A propos de la dénonciation du génocide amérindien par Bartolomé de las Casas

Environ un demi-siècle après la découverte du continent américain par Christophe Colomb, le prêtre dominicain Bartolomé de las Casas écrivait un livre polémique passé à la postérité, dénonçant les horreurs pratiquées par les colonisateurs espagnols au Nouveau monde contre les populations autochtones, réduites en esclavage dans les encomiendas, décimées par les maladies apportées par les Européens et les traitements inhumains qui leur ont été infligés : « Très brève relation de la destruction des Indes » .

Controversé par rapport à la réalité historique, j’en ai retenu trois aspects après sa lecture :

-l’auteur angélise excessivement les peuples amérindiens (pour compléter l’article précédent), systématiquement présentés comme pacifiques, généreux, non-violents, vertueux. Quiconque connaît un minimum l’histoire des deux civilisations précolombiennes les plus connues, les Aztèques et les Incas, ne peut être que sceptique sur ce manichéisme. Las Casas a sans doute commis une erreur là-dessus : l’oeuvre aurait sans doute gagné en force s’il s’était contenté de décrire la réalité et rapporter les crimes des colonisateurs espagnols, en étant le plus réaliste possible ;

-aucun nom ou presque n’est cité, l’anonymat des gouverneurs qui ont fait subir l’enfer aux Amérindiens est étonnamment conservé. Certes, les noms les plus connus viennent en tête quand la conquête des empires aztèque et incas sont décrits (Cortès et Pizarro), mais il aurait été intéressant que l’éditeur La Découverte fasse les précisions historiques nécessaires plutôt que d’encombrer le document d’une introduction moyennement utile d’un écrivain cubain (Retamar), qui fait quelques remarques justes sur la « légende noire espagnole » mais dont le marxisme-léninisme ternit fortement l’intérêt ;

-à aucun moment l’auteur ne fait référence aux armes à feu (qui n’en étaient qu’à leurs balbutiements) alors que dans notre imaginaire les conquistadors sont souvent représentés avec leurs arquebuses, y compris sur la couverture de la présente édition illustrée… par un tableau de 1750! Très souvent le triptyque suivant est cité pour expliquer la supériorité militaire écrasante des Espagnols : cavalerie, lances et épées, car en effet ni les chevaux ni la métallurgie du fer n’étaient connus dans le Nouveau monde.

C’est un ouvrage extrêmement accusateur donc, tombant hélas, souvent, dans la répétition et la caricature, mais tout de même très courageux à l’époque de sa publication (1542), permettant de dévoiler le vrai visage des conquérants de l’Amérique. Il fut utilisé à des fins politiciennes de bas niveau, mais a eu le grand mérite de contribuer à forger les idéaux humanistes modernes, tant l’auteur a été témoin de la cruauté dont était capable l’être humain par cupidité et cynisme.

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La victimisation historique, un politiquement correct à combattre

C’est un article que j’hésitais à publier de peur qu’il soit mal interprété, mais le sujet me trotte dans la tête depuis un certain temps.

C’est une constante dans le monde intellectuel, politique et médiatique ; une impression dégagée quand on écoute les discours dominants : que certaines nations, peuples, civilisations etc. soient automatiquement placés en position de victime, angélisés à l’excès et automatiquement associés à des valeurs positives dans l’inconscient collectif. De fait il est très difficile de les évoquer avec des évènements sombres, tant cela paraîtrait déplacé.

Une telle rhétorique ferait sourire quiconque a un minimum de connaissances historiques, sachant très bien que l’Histoire est rarement manichéenne, que tout le monde ou presque a des cadavres dans son placard. Et pourtant l’amnésie (ou l’ignorance?) est extrêmement présente dans la bien-pensance.

Nous avons là un magnifique exemple avec « les Kurdes », peuple privé d’Etat, dispersé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak  et l’Iran, opprimé par le nationalisme turc kémaliste et le nationalisme arabe baasiste, puis aujourd’hui combattant « les islamistes » (que regroupe celle appellation au juste vu la complexité des conflits irakien et syrien?).

Oubliée, la participation de nombreux Kurdes au génocide arménien. Celui de 1915 bien sûr, mais aussi celui de 1894-1896, moins connu, dont j’ai redécouvert l’existence grâce aux discours de Jean Jaurès, défendant la cause arménienne à la Chambre des députés (cf « Il faut sauver les Arméniens » publié aux éditions Mille et une nuits) et citant à un moment la sauvagerie des tribus kurdes.

Cet exemple fait partie d’une très longue liste, mais il me vient à l’esprit en premier car il rejoint l’actualité. Quand la tragédie arménienne est abordée, il est beaucoup plus facile de dénoncer des méchants Turcs que des méchants Kurdes.

Citons-en quelques autres :

-De nombreux peuples colonisés par les puissances européennes au XIXème et XXème siècle, en Afrique et en Asie,  étaient notoirement esclavagistes, l’esclavage étant une institution largement combattue par les colonisateurs. Notons au passage que la dénomination de « traite négrière arabo-musulmane » concernant le commerce transsaharien est inexacte, de nombreux peuples se sont enrichis avec sans être arabes : ainsi les Touaregs, très connus dans ce domaine, sont des Berbères.

-Israël, nation forcément victime par excellence. J’ai déjà beaucoup parlé de ce conflit sur ce blog, je ne m’étendrai pas dessus longtemps. J’ai pu constater simplement que les anciennes générations sont, souvent, extrêmement indulgentes avec ce pays. Il est très difficile de trouver une critique du sionisme entre 1947 et 1967 – la guerre des six-jours ayant été le basculement dans l’intelligentsia. Peu importe ce qui a été infligé aux Palestiniens avant cette date (citons au hasard lexcellent Gaza 1956 de Joe Sacco) : une certaine mentalité régnait, faisant que l’Etat hébreu bénéficiait automatiquement d’une aura de sympathie quand il était évoqué, transcendant par ailleurs les clivages politiques, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite.

-La Seconde guerre mondiale, naturellement, est forcément un grand sujet de victimisation… Le Parlement européen a voté récemment une résolution « mémorielle » sur le déclenchement du conflit, qui montre à quel point le fait de parler des responsabilités de l’Etat polonais n’est pas évident. Et pourtant, ce dernier était antisémite et oppresseur de ses autres minorités (allemande, biélorusse et ukrainienne). Pire encore est sa politique étrangère à la veille de la guerre : en mars 1938 la Pologne lançait un ultimatum à la Lituanie, puis a profité des accords de Munich, prenant un morceau de la Tchécoslovaquie. Naturellement il n’y a pas que l’Etat polonais qui mériterait de figurer sur le banc des accusés : beaucoup de petites nations européennes, tout en étant piégées entre les deux grands empires totalitaires, ont une part de responsabilité. Mais est-ce que les innombrables moralisateurs aimant citer la Seconde guerre mondiale en exemple absolu de guerre du bien contre le mal sont au courant de cette réalité?


 

Ces quelques exemples d’une liste qui peut s’allonger indéfiniment prouvent qu’il est nécessaire de dire certaines vérités, même si elles sont pénibles à entendre.

 

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Les millions de « Rambo » de l’époque contemporaine…

Je suis de retour de la salle obscure, après avoir vu le dernier épisode d’une célèbre saga de navets ayant comme acteur principal Sylvester Stallone, l’archétype des suites qui ont terni l’image de l’oeuvre originale. Car beaucoup de cinéphiles s’accordent à dire que le premier opus était de qualité, son scénario étant tout de même bien plus profond que ceux de ses successeurs. C’est un aspect qui mérite d’être  développé : dans l’inconscient collectif John Rambo reste le modèle du « super-soldat » patriote affrontant l’ennemi sur tous les terrains.

Or ce n’est pas vraiment le message du premier film : Rambo est avant tout le récit d’un vétéran qui ne s’adapte pas à la vie civile, au point d’être en quasi-guerre contre la société. C’est un phénomène que l’on retrouve dans différentes époques aux quatre coins du monde : beaucoup d’anciens soldats restent traumatisés, ne peuvent retrouver d’emploi et se retrouvent vagabonds, sans logement. Aux Etats-Unis c’est le cas de nombreux vétérans d’Irak et d’Afghanistan.

Un autre cas d’école est celui d’anciens combattants se reconvertissant dans le banditisme, trop accoutumés à la violence. Jacques Mesrine en France a ainsi découvert les armes durant la guerre d’Algérie.

Bien plus tragiques encore, les totalitarismes qui ont meurtri le monde au XXème siècle sont souvent le fait d’anciens soldats traumatisés qui n’arrivent plus à s’intégrer une fois leur guerre terminée – je constate qu’il est plus facile d’attaquer les idéologies que de se questionner sur le vécu de dizaines de millions d’hommes. Un exemple parmi d’autres : le fascisme en Italie n’aurait jamais émergé sans l’expérience cauchemardesque des tranchées de millions d’Italiens.

Gagner la paix, donc, est dans bien des cas plus périlleux que gagner la guerre. C’est un thème beaucoup plus intéressant que de regagner la guerre du Vietnam tout seul (Rambo II), détruire toute l’armée rouge en Afghanistan (III), l’armée birmane (4ème opus) et finalement massacrer tout un cartel mexicain, avec une histoire inspirée fortement de Taken.

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The Last Kingdom, une série sur l’âge des Vikings en Angleterre

Je viens de terminer récemment la première saison de cette série fort sympathique traitant de l’âge des Vikings en Angleterre, adaptée du roman de Bernard Cornwell. La première chose que je peux dire, c’est que le contexte historique a l’air assez bien retranscrit, tant dans l’équilibre des forces, le contexte religieux (christianisme contre paganisme), les costumes et armures ou encore les tactiques militaires (la formation du mur de boucliers, même si elle était connue des Saxons contrairement à ce qui est dit).

On peut toutefois relever des inexactitudes : la Northumbrie dont est originaire le héros est présentée comme un royaume saxon, alors qu’il était dirigé par les Angles, peuple germanique qui a donné son nom à l’Angleterre. Héros qui d’ailleurs porte une épée dans le dos, chose fréquente dans les fictions médiévales, ce qui donne certes un aspect esthétique aux personnages mais qui en vérité est totalement absurde, surtout quand on voit que l’acteur a du mal à sortir l’arme…

Passé ces détails, la série est agréable, même si l’on peut regretter que le manque de budget fasse que le spectateur soit privé de certaines grandes batailles, à l’exception et du premier et dernier épisode, épiques.

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Le courage de s’opposer aux guerres…

La mort de l’ancien président de la République de 1995 à 2007 nous a surtout fait souvenir de celui qui s’était opposé courageusement à l’invasion de l’Irak en 2003, qui avait eu les conséquences catastrophiques que l’on sait. Courage à relativiser tant cette guerre était impopulaire dans l’Hexagone, mais cette rare position très « gaullienne » dans notre politique étrangère reste à mettre à son actif.

Car, hélas, le courage n’a pas toujours été au rendez-vous. Quatre ans avant la désastreuse campagne iraquienne, presque jour pour jour (1), une alliance de pays occidentaux parmi lesquels la France bombardait l’ex-Yougoslavie sous de prétextes mensongers : un génocide au Kosovo qui n’avait tout simplement pas eu lieu! Dans Le Monde diplomatique Serge Halimi en parle à juste titre comme « le plus gros bobard de la fin du XXe siècle« .

La grande majorité de ces pays européens était alors dirigée par la social-démocratie, en France par le gouvernement de Lionel Jospin. Il s’agissait de la troisième cohabitation de la Vème république, le président en exercice était… Jacques Chirac. Et les deux étaient en accord sur cette guerre, comme la grande majorité des hommes politiques d’ailleurs, ce journal télévisé d’époque montre à quel point il y avait peu de voix discordantes (2) :

 

 

La fameuse conférence de Rambouillet qui a précédé la guerre était inacceptable pour la partie serbe qui se voyait brutalement privée de sa souveraineté (3).

N’a-t-on jamais vu de journalistes ou de politiciens présenter des excuses pour les mensonges et les conséquences néfastes de l’intervention (Etat corrompu du Kosovo et non viable économiquement comme cela est rappelé dans la vidéo ; insurrection albanaise de 2001 en Macédoine, pays pourtant allié de l’OTAN ; « boîte de Pandore » qui encourage les multiples séparatismes dans le monde ; nationalisme russe exacerbé par la politique occidentale…) ?

Force est de constater que l’autocritique est très difficile sur certains sujets!


(1) 20 mars 2003 pour l’Irak, 24 mars 1999 pour le bombardement de la Serbie… et 19 mars 2011 pour la Libye, autre guerre injustifiée et désastreuse pour laquelle l’aveuglement a été général!

(2) Jean-Pierre Chevènement ou encore Robert Hue dans les opposants notables. L’ancien président de la république au contraire justifie la guerre de 5:30 à 7:30.

(3) Voir le paragraphe « les raisons de l’échec » sur l’article Wikipédia.

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New Jack City (film, 1991)

C’est en consultant une liste de films sur le trafic de drogue que j’ai découvert celui-ci, traitant des ravages du crack à New-York durant les années 80 et le début des années 90. C’était l’époque Reagan, avec le règne du bling-bling (on le voit dans l’apparence des personnages extrêmement caricaturale et kitsch) et de l’argent-roi, avec un scénario sentant fortement l’influence de Scarface. Ce dernier ne cherche pas les subtilités, sympathique mais très rentre-dedans, avec quelques scènes frôlant le nanar.

Là où je l’ai trouvé intéressant c’est dans sa dénonciation de la victimisation des criminels. Car l’antagoniste principal (incarné par Wesley Snipes) justifie la construction de son empire de la drogue par les inégalités sociales (et raciales) qui effectivement explosaient durant cette période. En vérité les trafiquants sont un pur produit du système qu’ils prétendent combattre, en détruisant leur communauté d’origine qui subit la première le fléau du crack (thème également abordé dans la récente série Snowfall).

Sur ce point le film fait mouche, Ice-T incarnant un policier très remonté contre ce cynisme.

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Un commentaire sur le documentaire de France 3 consacré au massacre d’Oran

France 3 a diffusé le 5 septembre dernier à 23 heures le documentaire consacré au massacre du 5 juillet 1962 à Oran, visible sur le site de la chaîne encore quelques jours. Comme je m’étais beaucoup renseigné sur la guerre d’Algérie le sujet m’intéressait. J’ai pu constater récemment la désinformation sur la page Wikipédia qui affiche une vingtaine de morts européens dans l’encadré… alors que la suite de l’article dément ce bilan se chiffrant à plusieurs centaines, comme les historiens ayant travaillé sur le sujet le confirment : Jean-Jacques Jordi, Jean Monneret, Guy Pervillé etc.

Ce documentaire fait donc sortir cette journée tragique de l’oubli, donnant la parole aux témoins de l’époque. J’ai reconnu le nom de Fawzi Brachemi parmi les interrogés, ce dernier avait publié une bande dessinée courageuse sur l’installation de la dictature en 1962 et les désillusions des Algériens.

J’ai regretté à ce propos que le contexte politique global soit trop peu expliqué : la guerre civile entre les factions du FLN est tout juste effleurée alors que cet affrontement fratricide est la matrice du régime autoritaire qui a été mis en place jusqu’à aujourd’hui.

A la question de savoir si le massacre était prémédité (alors que la guerre était terminée), nous n’avons pas de réponse claire, mais des suppositions. De même pour l’origine de la fusillade ayant déclenché le drame, même si l’OAS semble disculpée par le narrateur. Complot du clan Ben Bella/Boumediene pour prendre le pouvoir (thèse de Jean-François Paya)? Il n’y a hélas pas de preuves certaines pour l’instant.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que le pouvoir gaulliste et le général Katz commandant l’armée française à Oran se sont rendus coupables de non-assistance à personne en danger (à l’inverse par exemple du lieutenant Rabah Kheliff qui a désobéi aux ordres et sauvé des centaines de civils).

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