Une opinion française antisioniste en 1947 (rarissime)

Je fais décidément une obsession sur ce conflit… Je dois avouer que ce qui m’a le plus révolté quand j’ai commencé à me renseigner dessus c’est de voir comment l’opinion a été façonnée par la culpabilité liée au génocide nazi, comment cela a permis de faire digérer une des pires injustices du XXème siècle infligée à un autre peuple.

A titre d’exemple, les deux plus grandes figures intellectuels de la gauche d’après-guerre, Albert Camus et Jean-Paul Sartre, étaient totalement alignées sur le sionisme. Pour le premier on peut retrouver un extrait « Ce sont mes amis d’Israël » tiré d’un discours prononcé le 22 janvier 1958 « Ce que je dois à l’Espagne » (reproduit dans le volume Conférences et discours – 1936-1958… j’ai vérifié par moi-même pour être sûr de ne pas avoir affaire à une citation apocryphe).

Pour le second dont j’avais déjà noté l’amitié avec les terroristes de l’Irgoun, on peut lire le très bon article de Farouk Mardam-Bey sur sa « détermination affective », le résumant de cette façon : « Aussi bien avant qu’après la guerre de 1967, l’attitude de Sartre et de la plupart des sartriens à l’égard de la question palestinienne et du conflit israélo-arabe n’était pas déterminée par l’analyse objective de la situation au Proche-Orient mais par un élan spontané de solidarité avec l’État juif, considéré comme une compensation de la Shoah. Le philosémitisme, supposé être un antidote à l’antisémitisme, se doublait chez Sartre d’une totale indifférence à l’histoire du monde arabe et à sa culture. »

Il faut chercher pour trouver une opinion antisioniste dans l’immédiat après-guerre! Voici un article écrit par Jean Baboulène dans Témoignage Chrétien, daté du 22 août 1947 :

Qu’on le veuille ou non, les Juifs en Palestine ne sont pas chez eux de plein droit. Sous la pression démographique et l’immigration de leurs concurrents, les Arabes ont reflué sur des positions où, eux aussi, maintenant étouffent. Ils sont 1 250 000 – sur lesquels 150 000 chrétiens, orthodoxes et catholiques à égalité – qui considèrent désormais chaque hectare de sol acquis par un Juif ou une communauté sioniste comme une intolérable spoliation. Eux aussi font appel à la conscience universelle. Eux aussi protestent de leur volonté de vivre et de la violence qui leur est faite. Musulmans, catholiques et orthodoxes, sont farouchement unis pour repousser tout nouvel empiètement du Juif.
La grande pitié des hordes juives errant de par l’Europe à la recherche d’une patrie peut et doit nous émouvoir. Mais il faut le dire : le mythe du foyer national juif est une imposture dont nous n’avons pas à nous faire les complices. Les Juifs ont le droit de trouver place dans tous les pays du monde, en Amérique sans doute plus que nulle part ailleurs, mais plus sur cette terre palestinienne où d’autres hommes aussi ont droit de cité, droit d’être respectés et aidés.
La revendication arabe est juste.


Une dernière remarque par rapport au débat intellectuel contemporain : il est très ironique de voir des personnalités médiatiques anti-immigration (Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Renaud Camus, Gilles-William Goldnadel, Elisabeth Lévy, Pierre-André Taguieff et tant d’autres…) se proclamer « mal-pensants » mais totalement supporters d’un pays construit exclusivement sur l’immigration, organisateur d’une véritable submersion démographique appelée « Aliyah ».

Hypocrisie, quand tu nous tiens!

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Pour un début de solution au conflit arabo-sioniste

Le 10 novembre 1975 l’Assemblée générale des nations unies adoptait la résolution 3379 faisant du sionisme « une forme de racisme et de discrimination raciale ». On admirera le « choc des civilisation » d’alors, les pays arabo-musulmans ayant soutenu la résolution alors que le bloc occidental l’a quasi-unanimement condamnée – symbole d’opportunisme, le bloc communiste de son côté a voté pour alors qu’en 1947 il était favorable au plan de partage (autrement dit, à la création de l’Etat d’Israël).

Qu’est-ce qui est problématique finalement quand on lit le texte en question, d’un point de vue pro-palestinien? C’est que nulle part il est fait mention de la population palestinienne autochtone qui a été historiquement dépossédée, expulsée, occupée par l’Etat sioniste.

Le sionisme à vrai dire aurait été une idéologie parfaitement respectable si elle n’avait lésé personne. Cela explique d’ailleurs pourquoi d’autres régions du monde que la Palestine avaient été envisagées pour le foyer national juif (cf sionisme territorialiste).

Un début de solution au conflit israélo-palestinien (ou arabo-sioniste si je prends la dénomination de Benny Morris qui me parait plus judicieuse – les violences ayant commencé bien avant la création d’Israël d’une part, d’autre part les Palestiniens n’ont pas toujours été dénommés comme maintenant) consisterait tout simplement de reconnaître les souffrances engendrées depuis un siècle à cette population.

Les Nations uniques, incluant Israéliens mais aussi Britanniques, Français, Américains, Russes, Allemands, Polonais (tous les pays cités ont eu une responsabilité directe ou indirecte dans le conflit)… devraient rédiger une proclamation commune affirmant que la Nakba a été une réalité, que ce fait historique est à prendre en compte si on veut un règlement juste et durable du conflit (sans pour autant décider à la place des concernés, pourquoi pas envisager une indemnité à la place du retour par exemple). Il est impossible de comprendre la tragédie des Gazaouis si on ne précise que la majorité d’entre eux sont des descendants de l’exode de 1948.

Or, pour l’instant, la plupart de nos politiciens sont encore et toujours dans le déni. C’est une forme de négationnisme au sens que lui donne Wikipédia : « déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes rapportées par les historiens, et ce à des fins racistes ou politiques. ». Un comble alors même que les gouvernements occidentaux sont souvent adeptes de la repentance et de l’autoflagellation sur d’autres sujets!

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Un documentaire sur l’occupation en Palestine : Derrière les Fronts

Vu au cinéma « Le Navire » à Valence il y a deux jours en séance unique, Derrière les fronts : résistances et résiliences en Palestine est un documentaire de nature militante, ce qui finit par le rendre fatigant vers la fin, autant être prévenu.

Il explique comment les Palestiniens intériorisent les humiliations quotidiennes et la peur instaurée par la violence institutionnelle qu’ils subissent. Que la « Nakba » n’est pas un évènement qui s’est seulement déroulé en 1948, mais quelque chose qui se produit jusqu’à aujourd’hui. On peut voir les mauvais traitements et les tortures infligées aux prisonniers ou encore le fait que certains Palestiniens finissent pathétiquement par s’identifier à l’occupant en reproduisant son discours.

La propagande israélienne est aussi abordée, comme le « pinkwashing » consistant à présentant l’Etat hébreu comme protecteur des homosexuels. Plus intéressant est le passage avec les Arabes chrétiens, les dirigeants sionistes voulant appliquer la traditionnelle stratégie du « diviser pour mieux régner », alors qu’un entretien avec un dignitaire religieux chrétien montre que l’antisionisme est tout aussi partagé dans cette communauté que chez les Arabes musulmans.

La faiblesse du reportage finalement, c’est la rhétorique anticolonialiste classique ne permettant pas de saisir l’aspect très particulier de la Palestine :

-Pas une seule fois le mot « sionisme » n’est prononcé, comme si on pouvait comprendre ce qui se passe dans cette région sans traiter de cette idéologie.

-Pas une seule fois l’aspect démographique du conflit n’est abordé (sachant que le véritable affrontement n’a pas lieu sous les caméras : c’est l’immigration israélienne et la natalité palestinienne qui sont les facteurs les plus importants…).

Même si la réalisatrice Alexandra Dols est sincère, ce type de lacunes, récurrentes, m’a conduit personnellement à ne pas être tendre avec les militants pro-palestiniens, tout en prenant conscience de l’énorme injustice infligée à ce peuple depuis… un siècle si on réfléchit bien (la déclaration Balfour date du 2 novembre 1917!).

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Le problème du gauchisme antiraciste pro-palestinien

Pour continuer ma critique de Dominique Vidal, d’Alain Gresh et d’autres militants pro-palestinien.

L’historien Jacques Dalloz, dans la conclusion de son ouvrage « La création de l’Etat d’Israël » que j’avais recensé, écrit cela sur la perception du conflit israélo-arabe en France :

Ce qui a le plus changé depuis 1947-1948, c’est l’opinion, et surtout l’opinion de gauche. Au lendemain de la guerre, la sympathie allait naturellement vers les Juifs qui venaient de subir l’holocauste nazi, sortaient des camps de concentration, devaient lutter contre la puissance britannique, et qui, de surcroît, semblaient porteurs d’un idéal démocratique et socialiste. Vainqueur, devenu pour d’aucuns « sûr de lui et dominateur », Israël a moins intéressé la sensibilité. La sympathie d’une bonne partie de la gauche s’est tournée vers l’Arabe palestinien, nouvelle figure de l’opprimé, du déraciné. Ce changement de perspective a entraîné une réinterprétation de certains évènements historiques.

Voilà qui soulève un problème important de la gauche intellectuelle pro-palestinienne, dans sa version caricaturale le gauchisme antiraciste : le raisonnement par la victimisation. Car sur quoi repose l’essentiel de la propagande pro-israélienne? Sur la victimisation également. Expliquer que les Palestiniens et plus généralement le monde arabe ne sont pour rien dans la persécution des Juifs européens n’est pas aisé quand on est matraqué de discours compatissants et larmoyants. Les accusations d’antisémitisme contre toute opinion trop critique sur le sionisme causent toujours une véritable terreur, empêchant souvent tout débat rationnel sur le conflit.

La posture victimaire devient choquante quand la focalisation sur une souffrance donnée fait ignorer celle causée à un autre peuple. J’ai pu constater ainsi l’inexistence du problème palestinien avant 1967 dans la presse française et les intellectuels, à l’exception notable de Témoignage chrétien (représentant le catholicisme de gauche). Dans le numéro de février-mars de la revue Manière de voir que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, la compilation des articles est révélatrice dès qu’on regarde leurs dates : il n’y en a qu’un seul d’avant la guerre des six-jours, celui de Micheline Paunet (1960). De fait un Français, plus généralement un Occidental qui a vécu entre 1947 et 1967, marqué par le climat de l’époque ou par des films comme l’Exodus d’Otto Preminger a de fortes chances d’être pro-israélien, ou au moins d’avoir inconsciemment une image positive de l’Etat hébreu.

Le basculement de l’opinion a été progressif, il a fallu les conquêtes territoriales abusives de 1967 pour qu’il y ait un début de prise de conscience de la réalité, quand bien même des exactions graves avaient déjà eu lieu bien avant cette date (il y eut par exemple un grand massacre de civils à Gaza en 1956 comme le rapporte Benny Morris dans son monumental « Victimes » – notons que cette information est absente du Wikipedia français).

Un autre exemple de malentendu a lieu dans les médias de gauche quand ils évoquent l’extrême-droite israélienne, notamment l’actuel ministre de la défense Avigdor Liberman. Ce dernier a souvent été vu comme un « Le Pen israélien ». La comparaison est absurde : quoi qu’on puisse penser de l’idéologie du Front National, Jean-Marie Le Pen, sa fille Marine et sa petite-fille Marion-Maréchal sont tous nés français en France. Liberman par contre n’est pas né en Israël : c’est un immigré originaire de la Moldavie soviétique qui se permet d’être extrêmement agressif contre les autochtones, les Palestiniens en l’occurrence!

Encore un exemple de confusion idéologique causée par le sionisme, qui mériterait un examen autocritique approfondi de la gauche intellectuelle sus-citée!

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[Parenthèse] Petit hommage à Charb (1967-2015)

Charb - Hamas population gaza otage

On a tendance à l’oublier mais l’ancien rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Stéphane Charbonnier de son vrai nom, était pro-palestinien (contrairement à son prédécesseur Philippe Val, converti depuis longtemps au bellicisme néoconservateur, atlantiste et sioniste…). La caricature ci-dessus a été publiée dans le contexte du massacre de l’offensive de juillet 2014 contre Gaza.

Même si à titre personnel j’étais loin d’être toujours d’accord avec le dessinateur, je constate qu’il avait parfois entièrement raison!

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Dominique Vidal – Antisionisme = antisémitisme?

Réponse à Emmanuel Macron

Journaliste au Monde diplomatique, Dominique Vidal comme Alain Gresh a consacré plusieurs livres sur la Palestine. Il répond ici à l’amalgame scandaleux souvent fait par les défenseurs inconditionnels d’Israël entre une opinion politique et un sentiment raciste, rappelant dans un premier temps les prémices du conflit et de l’idéologie sioniste. On apprend ainsi que la commission Peel de 1937 prévoyait déjà un transfert de population (autrement dit un nettoyage ethnique) ou encore que beaucoup de Juifs avaient émigré en Palestine non par conviction sioniste mais parce qu’ils n’avaient nulle part où aller, c’était notamment le cas des « personnes déplacées » après 1945.

Il consacre de nombreuses pages à la vision du conflit en France où il constate que c’est plus l’indifférence que le parti pris pour l’un ou l’autre camp qui l’emporte. Hélas quand il traite de l’antisémitisme dans l’Hexagone il ne peut s’empêcher d’attaquer Alain Soral et Dieudonné…. Rappelons une chose : Israël est souvent exempt de critiques précisément grâce à son image de victime. Or Dominique Vidal reste bloqué dans un vieux raisonnement de gauche antiraciste, qui sans forcément être erroné, le conduit à des pièges intellectuels comme celui de la victimisation communautaire. Ce reproche que je ferais également à Alain Gresh d’ailleurs (cf ma recension de « De quoi la Palestine est-elle le nom? »), s’adresse à une grosse partie du mouvement pro-palestinien en France.

Cela n’empêche pas l’auteur d’être très intéressant sur le reste, il est juste regrettable de voir à quel point des essayistes aussi pertinents ont du mal à s’émanciper de leur carcan idéologique.

PS  (31/03/2018), j’oubliais de mettre un lien sur cette rencontre :

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Israël et l’Iran, le grand amour

Voici quelques extraits tirés de l’excellent livre de Pierre Razoux sur la guerre Iran-Irak (1980-1988), au chapitre 7 « Israël mise sur l’Iran ».

Dès les premiers jours de la guerre, Israël soutient l’Iran, alors même que l’ayatollah Khomeiny voue le « petit Satan » israélien aux gémonies et appelle les musulmans du monde entier à se lancer dans le djihad pour libérer Jérusalem de l’occupation sioniste. Apparemment paradoxale, l’attitude israélienne est pourtant parfaitement rationnelle. Depuis son indépendance, Israël a toujours entretenu d’excellentes relations avec l’Iran des Pahlavi, partageant un intérêt commun d’endiguement du camp arabe. Pour Israël, l’Iran a toujours été le parfait allié de revers, et vice versa. Tous les principaux responsables politiques israéliens s’étaient rendus un jour ou l’autre en Iran et la plupart des chefs de l’armée impériale étaient venus en Israël s’instruire des victoires de Tsahal sur les armées arabes. Les pilotes iraniens de Phantom venaient régulièrement s’entraîner dans le Néguev pour parfaire leur apprentissage du combat aérien auprès d’as israéliens. Cette alliance avait permis d’alléger la pression militaire arabe à l’encontre d’Israël pendant les guerres de 1967 et 1973. Elle avait permis à de nombreux juifs irakiens de fuir leur pays pour se rendre en Israël, via Téhéran. Pendant vingt-cinq ans, Israël s’était approvisionné en pétrole auprès de l’Iran. La coopération avait été très étroite entre le Mossad et la Savak. Israël et l’Iran étaient après tous les deux alliés privilégiés des Etats-Unis. Six mois avant la chute du chah, le général Hassan Toufanian, ministre adjoint de la Défense, avait rencontré à Jérusalem les plus hautes autorités israéliennes pour renforcer les relations militaires entre les deux pays, envisageant même un raid conjoint contre la future centrale nucléaire irakienne Osirak. Même après la révolution, nombreux étaient ceux qui pensaient que la République islamique ne perdurerait pas et qu’une fois débarrassés de cet avatar, les Iraniens renoueraient des liens forts avec Israël pour faire de nouveau front commun face aux Arabes.

[…] Les temps sont durs et les indicateurs sont au rouge. Israël, frappé de plein fouet par la crise économique, a besoin d’écouler sa production pour défendre ses emplois. En se débarrassant d’une partie de ses stocks plus ou moins vieillissants, Israël peut les reconstituer avec ses propres armements. En six ans (1980-1986), les livraisons d’armes et de pièces détachées à l’Iran rapporteront entre 1 et 2 milliards de dollars à Israël, plaçant celui-ci au quatrième rang des fournisseurs de l’Iran. Pour la seule année 1986, ces livraisons auraient atteint la somme record de 750 millions de dollars.

[…] cette guerre lui laisse les mains libres pour adopter une posture très dure vis-à-vis de la Syrie et des Palestiniens. C’est donc très logiquement que, quelques jours seulement après le déclenchement de la guerre, le gouvernement israélien prend langue avec les autorités militaires iraniennes pour leur proposer l’aide d’Israël.

[…] Israël met aussitôt en place une filière permettant d’approvisionner l’Iran. Celle-ci repose sur plusieurs intermédiaires. […] Tout le monde y trouvera son compte. En signe de bonne volonté, les Iraniens transmettront même aux Israéliens les photos de la centrale nucléaire irakienne. Ils auraient reçu en retour le message suivant : « Ne vous préoccupez pas de cet objectif, nous nous en chargeons. »

Les Israéliens fourniront aux Iraniens non seulement des pièces de rechange, mais également des quantités croissantes d’armes et de munitions. […]

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