Pseudo-féminisme : l’hypocrisie de la loi de juin 2000 sur la parité hommes-femmes aux élections

La mort de Gisèle Halimi m’a rappelé un sujet que je n’ai pratiquement jamais abordé sur ce blog : le pseudo-féminisme institutionnel. Je dis bien « pseudo », étant donné la diversité impressionnante de courants de pensée existants à l’intérieur du féminisme ; il est très abusif de dire – comme beaucoup d’essayistes ou d’humoristes le font – « le » féminisme ou  « les » féministes.

Mme Halimi qui avait véritablement grandi dans une famille patriarcale, où la place des filles était difficile, a mené durant sa vie un combat tout ce qu’il y a de plus honorable. Il n’empêche que l’on peut se poser des questions sur certaines dérives très hypocrites du législateur.

La loi du 6 juin 2000 en fait assurément partie, contraignant sous peine de sanctions les partis politiques à présenter un nombre égal d’hommes et de femmes aux élections. Elle a fait progressivement son effet : ainsi l’Assemblée nationale actuelle n’a jamais été aussi féminisée (presque 40 % des députés sont des femmes). On peut appeler ça un progrès, sauf que… je ne vois absolument pas en quoi cette situation constitue une amélioration pour les femmes du peuple, qui, comme le faisait remarquer très justement Jean-Claude Michéa, n’ont jamais été aussi peu représentées!

Or nous avons pu constater durant le confinement qui étaient les véritables héroïnes du quotidien : infirmières, caissières, femmes de ménage etc. Le site Acrimed a par exemple publié un article très intéressant sur ces dernières et leur peu de visibilité dans la presse féminine bourgeoise. Preuve une fois de plus que le vrai clivage au sein de la société est celui de la classe sociale!

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[Insécurité] Violence dans la société : c’était bien pire avant!

Après avoir entendu un youtubeur démagogue vanter la France des années 1960 en terme de sécurité, j’ai voulu chercher le taux d’homicide qui existait durant cette décennie. Je n’ai pas trouvé de données scientifiques mais suis tombé sur cette vidéo d’un sociologue (texte ici) expliquant ce qu’il en était réellement de la société, allant complètement à rebours des idées reçues et des actualités anxiogènes. Cela m’a rappelé le constat très proche de Laurent Mucchielli.

Il y a sans doute à redire sur cette présentation. On peut l’accuser de faire le discours typique du sociologue excessivement angéliste, oubliant d’autres types de violences qui ont très probablement augmenté (vols, incivilités, agressions, dégradations…). Pourtant personne ne me fera croire que l’ambiance post-guerre d’Algérie qui régnait durant la décennie citée plus haut était saine. Jean-François Dortier nous parle ainsi d’un taux d’homicide quatre fois supérieur à aujourd’hui…

D’une certaine façon la violence qui imprégnait la société pouvait se voir à travers l’effrayante mortalité routière : les routes étaient de véritables cimetières, avec un pic de plus de 18 000 morts atteint en 1972 (pour une population moins nombreuse rappelons). Un tel bilan serait inacceptable aujourd’hui.

Si on a des doutes sur l’hypersensibilité de l’opinion publique actuelle vis-à-vis des pertes humaines, sans commune mesure avec ce qui existait dans le passé, on peut scruter l’histoire militaire de l’Hexagone et plus généralement de l’Occident : plus aucun pays n’accepterait que des soldats meurent tous les jours dans un conflit – les électeurs se retourneraient tout de suite contre leurs gouvernements. C’est ce constat qui faisait dire à Gérard Chaliand (L’impasse afghane) que les Occidentaux n’avaient aucune chance de l’emporter contre les Talibans en Afghanistan, qui, eux, supportent très bien leurs lourdes pertes.

Cette remarque peut s’étendre à d’autres sujets que la sécurité : sur les questions antiracistes (la société est infiniment moins raciste aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle) ou féministes (la place des femmes n’a plus rien à voir), la conclusion est sans appel.

Non, décidément, il y a beaucoup trop de commentateurs de faits divers qui ont la mémoire sélective!

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[Parenthèse] Répression contre les Ouïghours en Chine : info, intox ou exagération?

Je suis d’un naturel sceptique. Sans doute excessivement. Comment ne pas l’être étant donné la masse de désinformations que les médias « grand public » ont fait circuler à de multiples reprises en politique internationale? Des mensonges pour lesquels la grande presse ne s’est que très rarement excusée. Un ouvrage que l’on peut conseiller à titre d’exemple est celui des rédacteurs du Monde diplomatique : le savoureux L’opinion, ça se travaille.

Je ne prétends pas être un connaisseur de l’histoire ou de l’actualité de la Chine, mise à part ma lecture de deux ou trois livres sur ce pays. Je ne pourrais pas commenter grand chose de l’actuelle répression qui existe dans la région du Xinjiang contre la minorité Ouïghour, dans l’extrême ouest de l’Empire du milieu. Cela dit, à partir de mes maigres connaissances, je peux poser à moi-même deux grandes questions :

1) L’Etat chinois a-t-il un passé répressif, tant contre sa propre population (han) que ses minorités ethniques, qui justifierait de telles inquiétudes sur les violations des droits humains? La réponse est évidemment oui. On pourrait remonter à la période maoïste, ou beaucoup de militants d’extrême-gauche de cette tendance refusaient de croire à la réalité, fermant les yeux sur les catastrophes qu’ont été le Grand Bond en avant puis la Révolution Culturelle. Et même après la mort du Grand Timonier, malgré un certain adoucissement du régime dans de nombreux domaines, l’arsenal répressif s’est montré impitoyable.

2) Les gouvernements occidentaux ont-ils déjà fait preuve d’hypocrisie dans leurs préoccupations humanitaires, invoquant les droits de l’homme uniquement en fonction de leur agenda politique? La réponse est également oui. Ce que Jean Bricmont appelle « impérialisme humanitaire » s’est confirmé avec de très nombreux conflits depuis la chute du bloc de l’est : Irak, Yougoslavie, Afghanistan, Libye, Syrie… Parallèlement un certain pays au Proche-Orient n’est jamais sérieusement inquiété pour sa politique de colonisation de peuplement contre un peuple autochtone!

Il y a donc de quoi être à la fois crédule et sceptique, et il est fort probable que chaque opinion a une part de vérité. Quand j’entends ou lis que « un million » (plus?) de Ouïghours sont internés dans des camps, je ne peux m’empêcher d’avoir des doutes. Ce ne serait pas la première fois que les médias occidentaux exagèrent, sortent des chiffres sortis de nulle part (ou presque), à partir de sources peu sérieuses, se faisant complaisamment le relais de leurs gouvernements.

On rappellera également le contexte d’une telle répression : une menace terroriste réellement existante, avec des tragédies similaires à celles que l’Hexagone a connues en 2015-2016. Certes, il y a également une politique d’assimilation culturelle et de peuplement par l’ethnie majoritaire han, fortement contestable du point de vue moral. Mais, vu le passé de nombreux pays occidentaux dans ce domaine, sont-ils bien placés pour faire la leçon?

Un dernier constat s’impose. Il est tentant pour beaucoup de ressortir le discours du « choc des civilisations », en l’occurrence l’Islam contre le reste du monde. Et pourtant une telle vision n’est absolument pas confirmée par la réalité des relations internationales : la Chine a reçu le soutien diplomatique de très nombreux pays musulmans! Le seul bloc civilisationnel qui semble se liguer contre elle se révèle être l’Occident!

Bref, il est plus que jamais nécessaire de douter de tout!

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Un entretien de Laurent Henninger sur l’Armée rouge et la Seconde guerre mondiale

Membre du comité de rédaction du magazine Guerres & Histoire, le nom de Laurent Henninger ne m’était pas inconnu. J’ai donc suivi avec beaucoup d’intérêt cet entretien retraçant la genèse de l’Armée rouge et les causes de son succès final durant la Seconde guerre mondiale, l’incompréhension américaine du fait des lacunes de l’historiographie et l’évolution de cette dernière grâce aux travaux de David Glantz. S’il y a beaucoup de digressions dans cette conférence, ces dernières restent très pertinentes et ne m’ont pas dérangé. On apprend ainsi que les techniciens soviétiques admiraient beaucoup l’Allemagne et les Etats-Unis, ce qui est pour le moins ironique!

L’armée russe était historiquement une armée de type orientale (mongole et ottomane) avec la tradition des serfs-soldats, qui s’est ensuite calquée sur le modèle prussien. L’Armée rouge n’a donc pas été créée ex nihilo en 1918. Sa grande faiblesse se situait dans le grave manque de compétence du corps des sous-officiers (essentiel à la connaissance du terrain, des hommes et des armes), mais cette absence de professionnalisme s’inscrivait sur le long terme et n’était pas du seul fait du bolchévisme.

Retraçant les débats idéologiques sur la stratégie à mener lors de la guerre civile russe contre les « Blancs », il apparaît, contrairement aux idées reçues, que Trotsky était tout sauf un idéologue (contrairement à d’autres bolchéviques parmi lesquels figure Staline), cherchant l’efficacité avant tout, d’où sa volonté d’engager les anciens officiers de l’armée tsariste qui disposaient de l’expérience militaire dont ils avaient grandement besoin. Opposé à une vision utopique d’un « art de la guerre prolétarien », il ne se faisait aucune illusion sur la guérilla qui n’aurait pas du tout été adaptée au contexte russe. Il était donc éloigné des thèses maoïste et guévariste, théorisées et appliquées les décennies suivantes dans d’autres régions du monde.

Laurent Henninger rappelle comment la vision de l’Armée rouge durant la Seconde guerre mondiale a été grandement déformée, par le contexte de la guerre froide et du recyclage d’anciens officiers de la Wehrmacht dans la nouvelle Bundeswehr (l’armée de la RFA), ce  qui a eu pour conséquences que les Occidentaux avaient longtemps partagé leur perception erronée de l’opération Barbarossa et du Front de l’Est – falsification qui a également eu lieu sur la capitulation japonaise d’août 1945, la gigantesque offensive de Manchourie et la peur du gouvernement japonais d’un débarquement soviétique à Hokkaido ayant été longtemps passé sous silence au profit des deux bombardements atomiques américains, omission qui dure jusqu’à nos jours.

Bref, un apport d’historien extrêmement enrichissant pour qui s’intéresse au sujet. A regarder également avec la conférence de Jean Lopez sur l’opération Bagration de juin 1944.

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« Le Schtroumpfissime », bande dessinée contre le suffrage universel ou fable orwellienne intelligente?

En 1965 le dessinateur Peyo et le scénariste Yvan Delporte avaient publié le deuxième album des célèbres petits personnages bleus. Relire avec des yeux d’adulte ce type d’oeuvre au message politique évident est une expérience assez savoureuse il faut l’avouer. Pour autant la morale m’a paru quelque peu critiquable avec le recul.

L’histoire est simple : pour remplacer le Grand Schtroumpf absent pour un long moment, des élections sont organisées dans le village. Un Schtroumpf manipulateur et machiavélique profite de l’opportunité en se faisant élire par des promesses à tout-va et instaure une dictature implacable une fois au pouvoir, détournant les richesses à son profit. La contestation enfle au point de déclencher une véritable guerre civile (aux allures de guérilla populaire) à laquelle le retour du doyen met fin.

La morale peut paraître assez limite. Est-ce une attaque contre le suffrage universel, considérant le peuple trop immature pour se diriger lui-même? Faut-il absolument une gérontocratie pour assurer la stabilité, même dans le monde des Schtroumpfs?

Ce serait une interprétation simpliste. On pourrait davantage rapprocher le message délivré avec la célèbre fable de George Orwell La Ferme des animaux ou encore d’Etienne de la Boétie et son fameux Discours sur la servitude volontaire. L’absence totale de contre-pouvoir une fois le personnage élu est révélatrice des défauts du mandat représentatif – en démocratie directe, jamais une telle délégation de pouvoir n’aurait eu lieu, le mandat impératif rendant impossible de tels comportements.

L’attitude totalement irresponsable des Schtroumpfs est également risible : égoïstes et individualistes au possible, n’ayant aucun esprit civique ni sens du bien commun, ils sont facilement achetés par une pratique qui rappelle évidemment le clientélisme du monde réel. Une fois la tyrannie bien installée, nombre d’entre eux se montreront encore aisément corruptibles, manipulés car manipulables, prêt à abdiquer leur liberté contre des cadeaux, fussent-ils dérisoires.

Ces deux grands aspects de la bande dessinée sont à mettre en lumière pour comprendre où les deux auteurs voulaient en venir. J’ai toutefois éprouvé un certain malaise par un aspect du scénario : ce type de discours est également tenu par ceux qui voudraient justifier des dictatures technocratiques, au nom de la sacro-sainte économie. Il m’est parfois arrivé de tomber au cours de lectures sur des apologistes de Franco, Salazar, Pinochet… au nom, systématiquement, du redressement national! Ou, autre exemple, la condamnation de peuples « immatures » était également la justification du colonialisme, les Empires pourchassant les partis indépendantistes sous ce prétexte.

D’où ma méfiance spontanée envers cette rhétorique – j’avais par ailleurs déjà relevé sur ce blog le chemin dangereux que les dettes publiques pourraient nous faire emprunter : à l’image de la Grèce, la perte de toute souveraineté, populaire et nationale. Le lecteur n’est pas obligé d’interpréter l’histoire de cette façon, mais il y a toujours cette possibilité. Je redoute plus que tout que la morale « anti-populaire » finisse par l’emporter définitivement dans l’idéologie dominante (il n’y a qu’à voir comment les grands médias ne cessent de condamner le « populisme », dévoyant l’origine du mot qui n’était pas du tout péjoratif).

Notons que la fin de la planche laissait supposer une conclusion différente. Le Schtroumpf dictateur avait en effet perdu la guerre civile face à l’offensive finale des « Insoumis ». Sans le retour du Grand Schtroumpf, la tyrannie était tout de même abattue!

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[Parenthèse] Les questions à se poser pour comprendre le conflit israélo-palestinien

Je retrouve ce petit billet dans les brouillons, comme la Cisjordanie fait à nouveau parler d’elle avec le projet d’annexion israélien j’ai cru bon de le ressortir.

Pour y voir plus clair dans un conflit assez médiatisé qui fait la une de l’actualité de temps à autre, il faut se poser les bonnes questions. Parfois les réponses sont tellement évidentes que le moindre développement ou commentaire paraît inutile :

-Parmi les deux belligérants : qui est l’occupant, qui est l’occupé? Lequel bafoue éhontément le droit international?

-Lequel a imposé à l’autre des vagues migratoires successives et massives au XXème siècle?

-Le rapport de force pour la conclusion d’un accord de paix juste est-il équilibré?

-Les Palestiniens et plus généralement les pays arabes sont-ils responsables de la Shoah et des persécutions antisémites européennes séculaires?

-L’Etat hébreu est-il en danger de mort imminente comme la Pologne en août 1939, qui était cernée par des superpuissances militaires très agressives?

-Une idéologie (le sionisme) qui base des revendications territoriales sur l’Ancien Testament et un retour en arrière historique de deux millénaires est-elle rationnelle?


Le questionnaire peut naturellement s’allonger grandement, mais je pense qu’un minimum de recherche et d’honnêteté peut suffire à discréditer nombre de politiciens et d’intellectuels ridiculement partisans dans ce conflit…

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Un documentaire sur la guerre de Suez de 1956 – « Suez Crisis » de Epic History TV

Epic History TV est une chaîne Youtube d’histoire militaire semblable à Kings and Generals que j’avais citée dans un précédent billet, se basant sur des cartes animées très agréables. Elle a publié de nombreux épisodes, notamment sur les conquêtes d’Alexandre le Grand, les guerres napoléoniennes ou encore la Première Guerre mondiale – beaucoup d’entre elles sous-titrées en français, pas toutes hélas.

Les deux vidéos que j’ai sélectionnées concernent la guerre de Suez de 1956, qui est l’exemple même de l’intervention militaire néocoloniale, même si elle a été un échec politique. Elle ressemble à s’y méprendre aux interventions occidentales post-guerre froide (Irak, Libye, Afghanistan…), bien que séparées dans le temps de plusieurs décennies : le narrateur nous montre toutes les stratégies diplomatiques mises en oeuvre pour justifier l’agression contre un Etat souverain, ainsi que le protocole de Sèvres, accord secret qui aurait de quoi faire qualifier de « complotistes » ceux qui le dénonçaient, s’il n’avait pas été révélé au grand jour!

La vidéo est réalisée par des anglo-saxons, ce qui explique que l’épisode traite peu de ce qui se passait en France et évoque tout juste la guerre d’Algérie et l’aide égyptienne au FLN. Mais la propagande politico-médiatique était la même dans l’Hexagone : Nasser était comparé à Hitler, rendant impossible toute discussion sereine et contestation de la politique étrangère… Peu de choses ont changé depuis, tant le point Godwin est facilement atteint par nos gouvernants lors de leurs discours.

Notons également la guérilla meurtrière autour du canal de Suez au début des années 1950, démentant l’idée reçue d’une décolonisation « douce » de l’Empire britannique.

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[Parenthèse] Les voyous sont-ils des victimes?

Les délinquants, voleurs, trafiquants en tout genre, constituent-ils des victimes de la société? Ou bien sont-ils des parasites à détruire?

Grand admirateur de l’oeuvre de Karl Marx et Friedrich Engels, j’avais compilé il y a quelques années tous les extraits qui concernaient le lumpenprolétariat, classe sociale que les deux théoriciens vomissaient, constatant qu’elle était encline à se vendre au plus offrant, autrement dit à être de véritables mercenaires au service des classes dominantes.

Loin d’être des rebelles à l’ordre établi, les bandits, mafieux etc. sont au contraire de superbes auxiliaires des détenteurs du pouvoir. Les exemples historiques (ou actuels) ne manquent pas où les polices politiques de régimes dictatoriaux honnis recrutaient dans cette classe sociale : totalement dépolitisée, elle se laisse acheter et corrompre très facilement.

On peut à l’inverse constater la véritable opinion de la population à l’égard des marginaux. « Mort aux voleurs » était la phrase relevée par Marx lors des révolutions. Une sentence qui a eu l’occasion d’être véritablement appliquée : lors de la lecture du monumental ouvrage d’Orlando Figes sur la Révolution russe, j’étais tombé sur un passage assez dérangeant sur les bas instincts du peuple réveillés dans un contexte de révolution sociale et d’effondrement de l’Etat, fin 1917 : la justice populaire la plus primitive revenait en force pour punir les pillards par le lynchage collectif. C’était alors le seul moyen trouvé pour rétablir l’ordre.

Et dans les démocraties libérales actuelles? Même constat. On peut citer un exemple connu pour la France lors des débuts de la Vème République : le Service d’Action Civique, véritable police parallèle au service du parti gaulliste au pouvoir qui avait recruté dans des milieux peu recommandables. On avait ensuite constaté que des mafieux se croyaient intouchables une fois qu’ils avaient la carte de l’organisation. Le réalisateur Yves Boisset l’avait superbement dénoncé dans Le Juge Fayard dit Le Shériff.

Les exemples sont innombrables où les bandits ne sont pas des opposants mais au contraire ceux qui incarnent même l’ordre établi. Il est connu en Italie que la Démocratie Chrétienne, le grand parti de centre-droit qui était autrefois le pilier de la vie politique italienne, avait noué des liens très étroits avec la mafia. La vie politique française a naturellement eu des personnalités réputées proches du « milieu » (comme Gaston Defferre à Marseille) et son lot de scandales de corruption célèbres. Qui pourrait sérieusement affirmer que l’ancien maire de Levallois-Perret est un pauvre persécuté? Son comportement n’est pas si différent des « racailles » des quartiers sensibles.

Tout ça pour dire : il serait saugrenu de penser que des intellectuels, journalistes ou politiciens gauchisants, artistes, militants ou stars du showbiz… pourraient prendre fait et cause pour des familles de délinquants notoires multirécidivistes organisés en « comités de soutien » – fussent-ils victimes de bavures policières. Cela aurait été déplacé et leur aurait fait perdre toute crédibilité, trahissant leur appartenance de classe et leur mépris pour le petit peuple exaspéré par l’insécurité.

Non, décidément, c’est impossible à imaginer!

Article complété le 29/06/2020

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Frantz Fanon contre la repentance et les pleurnicheries?

J’avais déjà parlé de cette figure historique de l’anticolonialisme et du tiers-mondisme dans un précédent article. Si j’ai déploré l’attitude des « fanoniens » d’aujourd’hui à reprendre tous ses écrits sans aucun esprit critique (y compris ses erreurs historiques assez grosses), j’ai pu toutefois constater un certain nombre de réflexions justes dans son ouvrage Les Damnés de la Terre.  Jean-Pierre Peyroulou dans son Atlas des décolonisations consacre une double page au célèbre militant, et tout en étant admiratif estime toutefois qu’il faut conserver du recul sur certains de ses propos.

Peau noire, masques blancs était son premier essai publié en 1952, époque qui a précédé la principale vague de décolonisation, où le racisme était encore largement toléré. Il y décrit la psychologie collective qui conduit à intérioriser les stéréotypes et le complexe d’infériorité vis-à-vis de la couleur de peau.

A ma grande surprise je l’ai apprécié, m’apparaissant assez véridique – du moins à l’époque où il écrivait. Peut-être simplifie-t-il trop l’histoire du monde, vue à travers la seule domination européenne – par exemple on sait maintenant grâce aux travaux de chercheurs que l’histoire des traites négrières ne peut se résumer au seul esclavage européen. En revanche, ce texte m’a tout de suite remémoré un livre sur l’histoire du Brésil (Brésil, épopée métisse), pays qui a été le premier récepteur d’esclaves africains dans le commerce triangulaire, où la couleur de peau était restée dans l’inconscient collectif comme marqueur social. Le Brésil n’est pourtant pas abordé par Fanon, mais le passé de cette nation rejoignait totalement son constat.

Soy Cuba, film magnifique sur la révolution cubaine (bien qu’ouvertement pro-castriste) m’avait également beaucoup marqué. Une partie entière était consacrée au tourisme sexuel pratiqué par les riches américains, et si la couleur de peau n’était jamais citée en tant que telle, elle était ouvertement montrée. Là encore, un exemple qui donne raison à Fanon, alors que Cuba n’est pas citée dans son livre.

Mais si je parle aujourd’hui de Peau noire, masques blancs , c’est surtout pour sa conclusion qui est des plus intéressantes et visionnaires. Le célèbre psychiatre y affirme qu’il faut d’abord se battre pour le présent et l’avenir, pour un monde juste, décent, égalitaire, et surtout ne pas être constamment tourné vers le passé, ne pas être prisonnier de l’histoire, ne pas cultiver la rancoeur contre l’homme blanc en demandant des réparations. Après avoir lu ça je ne suis pas sûr que beaucoup de militants « antiracistes » actuels adulant le personnage aient compris ce passage…

De quoi donner de l’urticaire aux spécialistes des pleurnicheries ridicules!

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Rémy Madoui – J’ai été fellagha, officier français et déserteur

Du FLN à l’OAS

La première fois que j’ai lu ce titre, je me suis dit que l’ouvrage devait être amplement plus intéressant que 95 % des discours sur la guerre d’Algérie. Après l’avoir dévoré, j’ai réalisé que je ne m’étais pas trompé. Pour être sûr de sa véracité j’ai ressorti l’Atlas de la guerre d’Algérie de Guy Pervillé, vérifiant si les lieux et les époques correspondent avec les faits rapportés : je peux confirmer que les évènements concordent.

L’auteur n’est qu’un adolescent quand il s’engage dans le tout jeune FLN en 1955, persuadé que la guerre de libération ne sera l’affaire que d’une année ou deux. Ce témoignage de l’intérieur du Front est fascinant, décrivant la prise en main de la population de façon très professionnelle par l’Organisation politico-administrative (OPA), combattue activement par les autorités françaises par l’intermédiaire des Sections Administratives spécialisées (SAS). Il jouera un rôle important dans la Wilaya IV (l’Algérois) combattant sous les ordres de Si M’Hamed, qu’il décrit comme un authentique patriote révolutionnaire, souhaitant sincèrement une Algérie démocratique et pluraliste – contrairement à la faction putschistes de 1962, j’y reviendrai.

Il ne cherche pas à masquer certains épisodes peu glorieux de la Révolution algérienne : que la population ne les soutenait pas au départ – bien qu’acquise aux idées nationalistes, une grande partie n’était pas d’accord avec le principe de la lutte armée ; des multiples actes de terreur contre des civils ; des divisions très violentes entre certains chefs, par exemple entre Arabes et Kabyles lorsqu’il descendra dans la Wilaya VI, concluant que toute bonne dictature s’appuie sur les clivages ethniques au sein d’une population.

Ce sont surtout les purges du colonel Amirouche qui l’affecteront personnellement, décrivant ce dernier et ses subordonnés comme de véritables psychopathes, voyant des traîtres partout, intoxiqués par la « Bleuite » des services secrets français. En 1960, après avoir vu son propre cousin subir le même sort, il sera torturé atrocement pendant deux semaines par ses supérieurs lors d’interrogatoires absurdes. Il finira par s’échapper, rallier l’Armée française et combattre ses anciens compagnons d’armes. Lors d’un aparté, il se montre favorable à une double repentance : que les deux Etats, français et algérien, s’engagent ouvertement à condamner cette pratique pour qu’elle n’arrive plus jamais, constatant que la torture fut longtemps pratiquée dans l’Algérie indépendante, notamment durant la « décennie noire ».

Ayant atteint l’âge de vingt ans, il décide de faire son service militaire régulièrement en passant par l’école militaire de Cherchell, dont il sort sous-lieutenant, puis choisit d’être affecté dans son ancienne unité, cachant son identité pour protéger sa famille des représailles. Il constatera qu’il est tout aussi douloureux de perdre des camarades dans l’Armée française que dans le FLN.

Le sous-titre du livre est un peu abusif : il n’a été dans l’OAS qu’une dizaine de jours après l’entrée en vigueur des accords d’Evian, fin mars 1962, pour ne pas livrer l’Algérie à ses anciens tortionnaires, avec la tentative calamiteuse de créer un maquis dans l’Ouarsenis, vite détruit par l’Armée française. Un passage dont il a honte vu les innombrables tueries gratuites commises par l’organisation…

Il sera arrêté et condamné en France suite à cette désertion. Libéré la veille du noël 1963, il choisira de partir aux Etats-Unis en 1965 pour commencer une nouvelle vie ; après des débuts difficiles il réussira brillamment dans le marketing, où, ironiquement, son savoir en tactiques de guérilla lui a été fort utile! C’est visiblement la guerre d’Irak de 2003 qui lui a donné envie de coucher ses souvenirs par écrit.

Ce véritable roman d’aventure autobiographique (et dramatique) m’a fasciné. Il est d’autant plus agréable que l’auteur nous change des discours habituels : il avait la haine du colonialisme et non de la France, et refusait de diaboliser l’ensemble des pieds-noirs comme beaucoup le font. Il témoigne du nombre important d’Algériens sous l’uniforme français mais acquis aux idées nationalistes. Il est un ardent défenseur du FLN dans les idéaux du 1er novembre 1954 et de la plate-forme de la Soummam d’août 1956 (défendant un Etat algérien civil, démocratique, pluraliste et multiculturel) dont il a joint les deux textes en annexes, mais un ennemi irréductible du FLN extrémiste, notamment des « planqués » au Maroc et en Tunisie, opportunistes cyniques qui vont prendre le pouvoir en 1962 avec l’Armée des frontières de Boumediene qui n’a pratiquement pas combattu et récolté tous les lauriers de l’indépendance… Etrangement le GPRA formé en 1958 est décrit comme une marionnette aux mains de ce dernier, ce qui est assez surprenant vu les affrontements fratricides qui auront lieu durant la guerre civile de l’été 1962.

Le seul grand défaut du texte est d’ordre technique : il est bourré de fautes en tout genre (orthographe, conjugaison, de frappe, problèmes de mise en page…) ; l’auteur qui a passé beaucoup trop de temps aux Etats-Unis aurait été avisé d’engager un correcteur! Cela n’enlève rien, heureusement, à la qualité du contenu.

Pour conclure, je conseille à ceux qui s’intéressent à la guerre d’Algérie de regarder le documentaire consacré à la Bleuite qui a été diffusé sur France 5, dans lequel Rémy Madoui intervient. On peut également visiter son site personnel.

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