A propos du dossier sur la démographie dans le dernier numéro du Monde diplomatique (juin 2018)

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le dossier consacré à la démographie dans le dernier numéro du Monde diplomatique, partant d’un constat simple : l’Europe de l’Est et les Balkans se vident de leurs habitants. La sortie du communisme dans ces pays a eu pour conséquence un hiver démographique dans toute cette région du monde : exode de population, chute de la natalité et baisse de l’espérance de vie. Le parallèle entre la France métropolitaine et l’Ukraine qui avaient un nombre d’habitants comparable en 1939 est frappant : pour cette dernière la chute depuis l’indépendance est vertigineuse!

Cela appelle une remarque. Car parallèlement l’Afrique (subsaharienne entendons bien) connaît à l’inverse une explosion démographique depuis plusieurs décennies, et il n’est pas rare que certains soulignent que ce « trop-plein » se déverse sur le vieux continent, avec les vagues migratoires clandestines que nous connaissons. C’est par exemple le thème du dernier livre de Stephen Smith « La ruée vers l’Europe« . Mais la réalité est-elle aussi simple? Si c’était vraiment le cas, pourquoi les migrants africains ne se dirigent pas précisément vers les anciens pays communistes connaissant leurs problèmes de natalité? C’est au contraire vers l’ancien « monde libre » que les flux se dirigent!

Ce simple constat devrait faire réfléchir pour un approfondissement du problème. C’est bien le système capitaliste (et sa formidable réussite en terme de croissance économique) qui créé un appel d’air pour faire venir « toute la misère du monde » – un peu comme autrefois le « coolie trade » que je citais dans un précédent article.

Le paradoxe est de taille. Ceux qui aujourd’hui font un discours identitaire alarmiste (ou fataliste) sont incapables d’apporter des réponses sérieuses. Et ceux qui à l’inverse pourraient le faire (à l’extrême-gauche) ne s’exécutent pas!

Publicités
Publié dans Actualités et politique, Economie, Histoire - Autres, Immigration, Lectures | Laisser un commentaire

Une remarque sur « l’antisémitisme musulman »

Cet article est une réaction tardive au « manifeste contre le nouvel antisémitisme » publié fin avril.

Je ne suis franchement pas favorable à un certain type de discours angélisant l’Islam – avec la majuscule, le mot désignant non la religion mais la civilisation musulmane. Un exemple révélateur : j’ai souvent constaté au cours de mes lectures ou de la découverte de films un refus d’admettre le passé esclavagiste, probablement parce que ce reproche rappelait trop la domination coloniale européenne sur ces pays. J’avais pu retrouver ainsi une lettre de Karl Marx (!) écrite à Alger en 1882 , où il déclarait que le régime français y avait aboli l’esclavage des Noirs…

Pour avoir un aperçu du phénomène (toujours d’actualité quand on voit ce qui se passe aujourd’hui en Libye – merci BHL & Sarkozy…) on peut voir le récent documentaire qui a été diffusé sur Arte « Les routes de l’esclavage ».


Pour autant je n’apprécie pas qu’on aille dans le sens inverse, la diabolisation la plus stupide. D’un point de vue disons « français conservateur », il est important de rappeler que la France se définissait avec fierté durant les deux guerres mondiales comme une puissance musulmane! L’amnésie sur ce point est totale, en premier lieu de la part des Philippe de Villiers et consorts…

Mais il y a autre chose de dérangeant. C’est l’anachronisme et la projection, particulièrement avec l’accusation d’antisémitisme. Car l’antisémitisme est un phénomène purement occidental. J’ai ressorti l’essai de Hannah Arendt « Sur l’antisémitisme », premier tome des « Origines du totalitarisme », j’ai beau cherché :  à aucun moment la philosophe ne parle de l’islam ou des pays musulmans…

Ceux qui ont convoyé les Juifs dans les camps de la mort au cours de la dernière guerre mondiale n’étaient pas musulmans et ne parlaient pas arabe, sauf dernière nouvelle. Et si la situation des Juifs en terre d’islam était loin d’être rose (ils étaient dans une condition de dhimmis), elle n’avait rien à voir avec le racisme génocidaire qui a sévi en Europe. Il s’agissait tout au plus d’antijudaïsme religieux, mais pas de l’antisémitisme racial européen.

Jugeons donc l’attitude l’attitude de la population tunisienne (la Tunisie était protectorat français) sous la brève occupation allemande en 1942-1943 :

Quant aux tentatives de pousser la population musulmane au pogrom, elles échouent grâce à l’action de dignitaires, comme Aziz Djellouli, le grand vizir M’hamed Chenik et Mahmoud El Materi, à la désapprobation du résident général Esteva qui fait part aux Juifs de sa « compréhension » ou de sa « sympathie », à la sollicitude de Moncef Bey et à la répugnance du Néo-Destour à attiser les haines raciales. Les manifestations d’hostilité restent au total assez rares, la majorité de la population faisant preuve de réserve. […] Des personnalités musulmanes, comme Mohamed Tlatli à Nabeul, Ali Sakkat à Zaghouan et Khaled Abdul-Wahab à Mahdia, aident ou protègent eux aussi des Juifs au péril de leur vie. Moncef Bey lui-même aide et cache des Juifs dans ses propriétés, tout comme le font des membres de sa famille et des dignitaires dont Chenik, Bahri Guiga et El Materi, le bey ayant appelé son gouvernement à veiller à la protection des Juifs dès l’été 1942.

Même constat pour la Libye qui était sous la domination coloniale de l’Italie fasciste :

Durant la période de la guerre, les musulmans ne tirent pas avantage de la situation difficile dans laquelle se retrouvent les Juifs. Contrairement à la période de conflits qui va suivre, la Seconde Guerre Mondiale voit un resserrement des relations judéo-musulmanes en Libye qui sont décrites comme cordiales par les témoins de l’époque. Il est en effet possible qu’il y ait eu, chez certains Arabes, une crainte que les mesures raciales ne leur soient appliquées.


Parler d’antisémitisme musulman est donc un contresens historique. Les signataires du manifeste en question aimeraient sans doute faire partager le sentiment de culpabilité européen à d’autres (c’est pour cela que je parlais de projection), même si cela n’a aucun fondement.

Evidemment si le fait d’être antisioniste est révélateur d’un antisémitisme sous-jacent, alors la quasi-totalité du monde arabo-musulman est foncièrement antisémite, comme l’auteur de ce blog d’ailleurs. Mais il faudrait redéfinir totalement notre vocabulaire!

Publié dans Actualités et politique, Conflit israélo-arabe, Esclavage, Immigration, Islamisme, Lectures, Première guerre mondiale, Seconde guerre mondiale, Shoah | Laisser un commentaire

[Parenthèse] Une remarque sur la « lutte contre la haine »…

Chaque fois que j’entends des politiciens affirmer avoir comme objectif de « lutter contrer la haine » (quand bien même notre personnel politique se révèle lui-même extrêmement haineux…) je ne peux m’empêcher de penser spontanément au « ministère de l’amour » de 1984, chargé notamment dans le roman d’Orwell des tortures et du lavage de cerveau…

Les défenseurs inconditionnels de l’Etat d’Israël n’hésitent pas à employer une telle rhétorique – affirmer être choqué du sort des Palestiniens, ce n’est pas défendre des droits universels, c’est inciter à la haine d’Israël naturellement… On imagine les réactions si en novembre 1956, en plein répression de l’insurrection de Budapest, on avait interdit tout discours susceptible d’inciter à la haine de l’URSS, ou bien de bannir la critique des Etats-Unis en pleine guerre du Vietnam pour les mêmes raisons…

Je repensais à cela car j’ai pu retrouver une perle dans la jurisprudence française : « l’excitation à la haine et au mépris du gouvernement », à l’époque où le concept de liberté d’expression était très étriqué. Je n’ai pas retrouvé le texte précis de la loi, mais je confirme son existence : Maurice Joly (1829-1878), opposant et pamphlétaire contre la dictature de Napoléon III avec son magnifique Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu avait été condamné ainsi.

La lutte contre la haine pouvait également permettre de défendre l’ordre social le plus inégalitaire qui soit. La monarchie de Juillet (1830-1848) qui avait déjà eu affaire à des révoltes sociales graves comme les célèbres canuts de Lyon avait décidé de sanctionner  « toute provocation à la haine entre les diverses classes de la société » (loi sur la presse du 9 septembre 1835).

Ces exemples devraient faire réfléchir. On ne répètera jamais à quel point le vocabulaire peut se révéler extrêmement pernicieux!

Publié dans Actualités et politique, Histoire de France | Laisser un commentaire

Les droits du peuple palestinien mentionnés en 1955

La conférence afro-asiatique de Bandung tenue en avril 1955, évènement connu par tous les historiens de la décolonisation, a marqué la naissance du « tiers-monde ». L’évènement s’étant passé sept ans après la première guerre israélo-arabe, je m’étais demandé s’il y aurait mention du peuple palestinien, sachant que des violences graves se déroulaient déjà sur les frontières de l’Etat hébreu, notamment…à Gaza, déjà, alors sous administration égyptienne – citons par exemple les exactions du 28 août 1953 dans le camp de Bureij.

Il se trouve qu’effectivement, dans le communiqué final du 24 avril 1955, le conflit est évoqué ainsi que les droits légitimes du peuple palestinien, bien que ce dernier était toujours dénommé « Arabe de Palestine » :

Considérant la tension existant au Moyen-Orient, tension qui est causée par la situation en Palestine, et considérant le danger que cette tension constitue pour la paix mondiale, la Conférence afro-asiatique déclare appuyer les droits du peuple arabe de Palestine et demande l’application des résolutions des Nations Unies sur la Palestine et la réalisation d’une solution pacifique du problème palestinien.

 

Donc non, on ne peut pas dire que le peuple palestinien n’existait pas avant 1967, comme certains l’affirment ou le sous-entendent…

Publié dans Conflit israélo-arabe, Histoire - Autres | Laisser un commentaire

Le « coolie trade », ancêtre de l’immigration actuelle?

L’éradication progressive et volontariste de la traite, puis de l’esclavage, posa un problème majeur à ce monde de la plantation toujours aussi dynamique : celui du recours à une main-d’oeuvre de substitution capable de remplacer les anciens esclaves noirs. La solution la plus fréquemment employée (si l’on excepte les formes de traite indirecte et déguisée) consista à recourir à des travailleurs sous contrat. A la différence de ce qui s’était passé avant l’essor de la traite atlantique, ces travailleurs n’étaient généralement pas des Européens. Ce furent des Indiens du Yucatán, des Chinois, des Indiens, mais aussi, on l’oublie souvent, des Mélanésiens. La guerre de Sécession conduisant à une raréfaction du coton, on implanta sa culture en Australie et aux îles Fidji. Le sucre vint peu après. Une partie de la main d’oeuvre fut directement razziée dans les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon et les Gilbert. A Java, les Néerlandais installèrent le système dit des « cultures forcées », qui exista, dans ses grandes lignes, de 1830 à 1870. En gros, l’administration obligeait la population à cultiver certaines denrées d’exportation, qui étaient ensuite vendues au profit du Trésor néerlandais. Globalement, le centre de gravité de cette main d’oeuvre se déplaça donc vers l’est, vers l’Asie. Au total, 138 462 Indiens quittèrent Pondichéry et Karikal pour les colonies françaises entre 1849 et 1889. Entre 1811 et 1939, la région des Caraïbes reçut environ 799 000 esclaves africains, 543 000 travailleurs originaires de l’Inde britannique, 180 000 Européens, 145 000 Chinois, 58 000 Africains libres et 32 000 Javanais. Le coolie trade ne disparut qu’au début du XXème siècle.

Il s’agit, pour H. Tinker, d’un « new system of slavery ». Thèse que paraît en partie confirmer R. Hoefte. Les modalités du recrutement des travailleurs, d’abord plus que critiquables puis mieux contrôlées, et surtout l’exploitation des coolies dans les colonies d’accueil peuvent leur donner raison. […]

Si l’on peut analyser le système des coolies à la lumière de l’esclavage qui l’a précédé, il est tout aussi possible de le faire à la lumière de ce qu’il l’a suivi, à savoir l’âge de la prolétarisation dont les effets ont culminé, en Occident, avec l’essor de la seconde révolution industrielle. S’estompant justement à partir de ce moment, le système des coolies pourrait apparaître comme l’une des formes de transition entre l’âge de l’esclavage et celui de la prolétarisation.

Olivier Pétré-Grenouilleau – Les traites négrières, essai d’histoire globale – Chapitre 5 : La « machine » abolitionniste ; Sous-chapitre « Des adieux qui n’en finissent pas ».


Assez curieusement, je n’ai vu personne faire le rapprochement entre ce phénomène et les vagues migratoires que l’on connaît à l’époque actuelle, dont la similitude saute pourtant aux yeux!

Publié dans Esclavage, Immigration, Lectures | Laisser un commentaire

La Révolution silencieuse (film, 2018)

Allemagne de l’est, 1956 : une minute de silence dans une classe de terminale pour rendre hommage à la répression soviétique impitoyable de l’insurrection de Budapest provoque un scandale national en RDA. Nous sommes cinq ans avant la construction du mur de Berlin (il y avait encore des allers-retours fréquents entre les deux zones de la part de la population), trois seulement après les émeutes de juin 1953 restées dans les mémoires.

Les stigmates laissés par le IIIème Reich étaient toujours présents, on notera que certains élèves descendaient de militants communistes allemands ayant résisté au nazisme et qui ont été parqués dans des camps jusqu’à leur libération par l’Armée rouge.

L’ambiance dictatoriale et malsaine (délation) qui n’est pas sans rappeler La vie des autres est très bien retranscrite. Je ne peux toutefois m’empêcher de remarquer que le niveau de vie des Allemands de l’est était relativement correct, très éloigné de l’enfer stalinien (la population est loin de mourir de faim par exemple).

Un film à voir si on s’intéresse à cette période.

Publié dans Films, Histoire - Autres, Seconde guerre mondiale | Laisser un commentaire

Jacques Tarnero – Le racisme

Voici un opuscule de la collection « Les Essentiels Milan » trouvé à la médiathèque, venant d’un auteur que je ne connaissais pas auparavant. Je dois pourtant avouer que j’avais une appréhension avant même de l’ouvrir, redoutant un monument de bien-pensance, d’hypocrisie et/ou de schizophrénie. Ma crainte a été confirmée : la posture de Tarnero est du type d’une certaine gauche intellectuelle, culpabilisant l’homme blanc à outrance mais parallèlement totalement acquise au sionisme dès que l’on parle d’un certain conflit au Proche-Orient.

Pour faire simple, on peut résumer le contenu de cette façon : l’homme blanc, occidental, européen, est intrinsèquement mauvais et doit expier ses fautes (rengaine entendue mille fois, je n’ai rien appris sur ce point) mais pas touche à Israël! Les souffrances des Palestiniens engendrées depuis la « Nakba », peu importe, on ne critique pas l’idéologie sioniste, point barre. Ainsi donc la résolution de l’ONU de 1975 amalgamant le sionisme avec le racisme est un véritable scandale!

Cela est révélateur des positions qui ont longtemps été celles d’une intelligentsia à l’antiracisme hémiplégique, encensant le discours tiers-mondiste quand il conforte ses opinions mais le déplorant si on touche à un sujet qui fâche. Peut-être le rédacteur aurait  pu se demander les raisons qui ont poussé un Nelson Mandela à défendre la Palestine, ou mieux encore, un Gandhi à être radicalement antisioniste une décennie avant la création d’Israël?

L’aveuglement n’a pas de limites. Et à ce titre je le conseillerais juste pour s’entraîner à décrypter sa propagande (très grossière), omettant des pans entiers de l’Histoire!

Publié dans Conflit israélo-arabe, Immigration, Lectures, Seconde guerre mondiale, Shoah | Laisser un commentaire