Alain Gresh – De quoi la Palestine est-elle le nom?

Rédacteur au Monde diplomatique, Alain Gresh est le type d’intellectuel que j’aurais tendance à accuser de tomber dans un tiers-mondisme un peu simpliste – j’y reviendrai. Mais il est bien renseigné dans cet essai paru en 2010. La Palestine occupe une telle place symbolique et médiatique car selon lui elle est le symbole de la domination blanche/occidentale sur le reste du monde, à l’image de l’Afrique du Sud sous le régime d’apartheid.

L’auteur rappelle dans un premier temps que les « peuples de couleur » n’ont pas la même vision, la même mémoire, le même vécu que les Occidentaux : durant la Deuxième guerre mondiale par exemple, le Japon bien qu’ayant commis des massacres (Nankin 1937…) a pu être accueilli en libérateur par les Indonésiens oppressés par les Hollandais. Il est ainsi important de sortir de l’européocentrisme pour comprendre le monde.

Egalement rappelée : l’alliance cynique entre antisémites et sionistes, les premiers dans les pays européens étant alors très heureux de se débarrasser de leurs Juifs… L’accord Haavara de 1933 est cité à juste titre, tout un symbole, puisqu’il a été signé avec l’Allemagne nazie.

L’expulsion des Palestiniens est clairement dans le projet idéologique du sionisme, comme le montrent les citations de Ben Gourion rapportées (personnellement je ne pense pas que ce soit l’expulsion de 1948 qui soit un tabou mais davantage le fait que si elle n’avait pas eu lieu, Israël n’aurait jamais pu voir le jour pour des raisons démographiques).

Curieuse coïncidence historique : mai 1948 n’est pas seulement le mois de la naissance d’Israël, il correspond aussi aux élections législatives en Afrique du Sud qui vont permettre la mise en place de l’apartheid. On remarquera alors que de nombreux Afrikaners bien qu’antisémites ont pu se reconnaître dans l’Etat hébreu! Aujourd’hui une bonne partie de l’extrême-droite européenne soutient ce dernier à l’image de Geert Wilders en Hollande ou Oskar Freysinger en Suisse.

Sur la mémoire de la Shoah, il note que contrairement aux idées reçues, son souvenir était peu entretenu aux débuts : il fallait alors rompre avec l’image du « peuple mouton » se rendant docilement à l’abattoir!


Ma critique à l’égard du journaliste : si je suis d’accord sur le fond je ne le rejoins pas quand il tombe dans l’éternel discours culpabilisant l’homme blanc (qui est d’une certaine façon le complément du discours de supériorité…). D’une part M. Gresh oublie que les mêmes intellectuels anticolonialistes qu’il admire ont été extrêmement silencieux au moment de la catastrophe palestinienne de 1948. Je ne saurais que le conseiller de lire le document de Jacques Dalloz « La création de l’Etat d’Israël vue par la presse française ». A trop sombrer dans la caricature il rend service aux défenseurs de la cause sioniste.

Par ailleurs il semble oublier que le XXème siècle a été marqué par l’explosion démographique du tiers-monde, cause essentielle (principale?) de la décolonisation, exactement à l’opposé du sort des Amérindiens ou des Aborigènes. Les Palestiniens sont dans une situation paradoxale : d’un côté ils ont été submergés par la démographie de leurs ennemis, de l’autre leur forte natalité leur a permis de résister et tenir jusqu’à aujourd’hui.

Pour condamner le sionisme il est inutile de chercher loin : un simple rappel des principes de la République française devrait suffire à condamner le principe même d’un Etat ethno-religieux, incompatible avec une vision laïque, égalitaire, fraternelle du monde, surtout si cet Etat est installé là où des populations d’autres ethnies et religions vivent!

Je tiens personnellement un discours pro-palestinien parce que je considère que l’autochtone a toujours plus de droits sur une terre que le nouvel arrivant : « La Palestine appartient aux Arabes de la même façon que l’Angleterre appartient aux Anglais et la France aux Français. » (Gandhi, journal Harijan, 26 novembre 1938).

Aujourd’hui pour critiquer le sionisme, on peut encore fouiller dans une histoire typiquement française, par exemple la destruction de la colonne Vendôme en 1871 par les communards, qualifiée alors de « monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité ».


Ces critiques n’enlèvent rien aux qualités du livre, dont la lecture est d’ailleurs aisée. Une piqûre de rappel qui reste toujours indispensable.

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