Qu’a réellement dit Jean-Marie Le Pen le 28 janvier 1958 sur l’islam et les Algériens à l’Assemblée nationale?

Il s’agit d’un extrait de ce discours de ce célèbre homme politique que j’avais moi-même repris dans un ancien article : « Ce qu’il faut dire aux Algériens… » où Jean-Marie Le Pen appelait les Algériens à s’installer en France, avec un discours dégoulinant d’antiracisme et d’islamophilie. Et tout cela au nom de l’Algérie française! Cela peut paraitre incroyable, mais ce n’est pas si contradictoire que ça. C’est un paradoxe récurrent de l’impérialisme à travers l’Histoire : les puissances dominantes ont du intégrer les peuples soumis. Mais oui ou non, l’a-t-il réellement prononcé? Est-ce que ce n’est pas sorti de son contexte?

Il faut commencer par rappeler qui était Jean-Marie Le Pen le 28 janvier 1958. Il avait alors 29 ans et avait été élu député lors des législatives du 2 janvier 1956 sous la liste poujadiste « Union et Fraternité Française ». Il a déjà été brièvement en Indochine en 1954, puis après son élection est retourné dans l’armée : il a sauté sur Port-Saïd en Egypte (expédition de Suez, novembre 1956) puis a participé à la mal nommée « bataille d’Alger » en 1957, épisode où une polémique viendra avec l’accusation de torture.

Le contexte politique d’alors : les débats parlementaires portaient sur la nouvelle loi-cadre (voir ce lien) sensée réformer les institution de l’Algérie française, à laquelle s’oppose aussi bien les anticolonialistes que les partisans du maintien de la France. Le discours de Le Pen arrive juste après celui du député communiste Robert Ballanger, ce dernier critiquant de façon acerbe la pacification, la poursuite de la guerre, appelant à la négociation avec le FLN, accusant les colonialistes de mener une politique « antinationale » contraire aux intérêts des deux peuples (soit dit en passant, il s’agit d’un vocabulaire qu’aucun militant d’extrême-gauche n’emploierait aujourd’hui…).

Jean-Marie Le Pen défendait donc, comme on le sait, l’Algérie française. Il fait la distinction entre la rébellion et la population algérienne, dans une pure logique de guerre subversive et psychologique, contre le FLN. Il souhaitait donc intégrer dans la nation la « masse musulmane » (nom alors donné aux Algériens, mais ce n’est pas le seul peuple à être désigné selon sa religion supposée, cf l’Irlande du nord avec les « Catholiques » et les « Protestants », ou les « Musulmans » de Yougoslavie). On peut donc trouver dans sa plaidoirie :

II est incontestable que la seconde moitié du XXe siècle
a été marquée par l’explosion des nationalismes; les peuples
anciennement colonisés éprouvent un besoin profond, plus
puissant peut-être que le désir de se procurer du pain et de
l’eau, celui d’avoir une nation […].

Je prétends qu’il y a dans la masse musulmane une profonde aspiration à faire partie d’une entité nationale et à participer en tant que citoyens égaux à une nation. Cette nation, je l’affirme, peut être la France. La solution adoptée alors aurait le double mérite de satisfaire les aspirations nationales des Musulmans et de concorder avec l’intérêt de la France.

Arrive enfin le passage qui nous intéresse, j’ai mis en gras les extraits qui sont souvent repris :

Ce qu’il faut dire aux Algériens, si nous voulons en faire des Français, ce n’est pas qu’ils ont besoin de la France, mais que la France a besoin d’eux, c’est qu’ils ne sont pas un fardeau ou que, s’ils le sont pour l’instant, ils seront, au contraire, la partie dynamique et le sang jeune d’une nation française dans laquelle nous les aurons intégrés.
On s’est attaché trop souvent aux aspects secondaires de la
situation, à des questions importantes, certes, mais qui ne sont pas fondamentales : le paupérisme de la population, la démographie galopante, alors que l’obstacle majeur à la création d’une communauté unitaire résulte de l’aspect sociologique du problème.
Les institutions musulmanes ou d’origine musulmane, les us et coutumes, le mode de vie, aboutissent à créer dans la population musulmane une psychologie sociale particulière. Mais les causes de cette situation sont-elles irréversibles ?
En analysant les facteurs sociologiques d’une situation qui
crée le particularisme algérien, on tente souvent d’expliquer le phénomène par la religion ou la race et, considérant ces deux facteurs comme immuables, on en tire argument pour douter de la possibilité d’assimilation ou pour la nier.
J’affirme que, dans la religion musulmane, rien ne s’oppose au point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire. Sur l’essentiel, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale.
D’autre part, je ne crois pas qu’il existe plus de race algérienne qu’il n’existe de race française. Il y a, en effet, une collectivité que les us et coutumes ancestraux séparent à la fois du monde moderne et de la collectivité d’origine métropolitaine.

La suite du discours s’étend sur les rapports entre la République laïque, la religion et la tradition. M. Le Pen faisait globalement un discours colonialiste, civilisationnel mais aussi égalitaire et progressiste, pour l’abolition de certaines coutumes archaïques. Comme le montre le passage sur la démographie, il s’oppose à la vision que pouvait avoir un Raymond Aron (« La Tragédie algérienne »). Il s’élève contre l’assistanat comme solution à la pauvreté et aux inégalités, concluant enfin :

La masse de la population musulmane — je ne parle pas de la rébellion — aspire à la dignité. Elle ne cherche pas à se séparer; elle aspire, au contraire, à se fondre dans un ensemble où il ne s’agirait pas seulement pour elle de recevoir mais de donner. La notion d’assistance a marqué toute la politique française depuis des années. Nous avons assisté le peuple algérien comme les bourgeois donnent 10.000 francs aux pauvres en espérant régler la question sociale.
Sans doute faut-il donner du travail aux Musulmans. Dans ce domaine que je qualifie de secondaire, votre action, monsieur le ministre, a été réelle. Pour la solution du problème économique, du problème des petits échelons politiques, notamment, le Gouvernement auquel vous appartenez a des réalisations indéniables à son actif. Mais celles-ci sont vouées à l’échec si l’on ne s’attaque pas à l’essentiel, c’est-à-dire à la destruction des barrages, afin de créer cette communauté humaine qui est fonction des institutions juridiques et des coutumes qui régissent une collectivité.
Je conclus. Encore une fois tout est une question d’optique. Offrons aux Musulmans d’Algérie — comme ces mots me gênent, car ils ne font que cacher, bien mal, la réalité ! — l’entrée et l’intégration dans une France dynamique, dans une France conquérante. Au lieu de leur dire, comme nous le faisons maintenant: « Vous nous coûtez très cher; vous êtes un fardeau », disons-leur: « Nous avons besoin de vous. Vous êtes la jeunesse de la Nation. »
Et c’est vrai : certains évaluent les problèmes moraux et humains en termes mathématiques : est-ce qu’une mère évalue la vie de son fils en argent ? Qui peut évaluer en milliards de dollars ou de roubles ce que vaut pour une Nation le fait d’avoir dix millions de citoyens de plus ? Comment un pays qui a déploré longtemps de n’avoir pas assez de jeunes pourrait-il évaluer le fait d’en avoir cinq ou six millions ?
Je m’étonne de la répugnance qu’éprouvent de très nombreux Français de métropole à l’idée qu’il y a en Algérie six millions d’hommes jeunes ; car ces jeunes hommes seront peut-être,si nous le voulons, le fer de lance de la France africaine.
Si nous sommes capables d’atteindre cet objectif, alors le jeune Algérien ne sera pas celui à qui l’on vient donner l’aumône, il deviendra celui à qui l’on demande. Et c’est vrai : la France a besoin de l’Algérie, peut-être plus que l’Algérie n’a besoin de la France.

Donc voilà, Jean-Marie Le Pen était bien favorable à l’intégration de millions de musulmans à la France. Certes, ce n’était nullement des « immigrés », l’Algérie faisait partie, juridiquement, du territoire français. Et déjà il y avait une volonté de bâtir un islam républicain! Mais l’ironie est mordante quand on connaît la suite. Le Front National ne sera fondé qu’en 1972.

Autre député poujadiste, Alexis Pelat intervient à la suite et ne tient pas des propos différents :

Les départements de l’Algérie sont français. Mesdames, messieurs ; ouvrez donc largement et fraternellement les portes de la France à tous les Algériens qui voudront opter pour notre pays pour en faire leur patrie.

On relèvera qu’il y avait dix millions d’Algériens à l’indépendance en 1962, qu’ils sont quatre fois plus nombreux aujourd’hui!


Le document au format pdf des débats parlementaires peut être téléchargé ici, p.29-30 pour le discours de Jean-Marie Le Pen : http://4e.republique.jo-an.fr/numero/1958_i7.pdf

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