La pacification dans l’empire colonial soviétique durant les années 1920

Intéressants paragraphes de Nicolas Werth dans « Un Etat contre son peuple », partie du Livre noir du communisme (célèbre ouvrage sorti en 1997 – où il y a à boire et à manger, mais la présence d’historiens sérieux est très bénéfique). Ces violences s’inscrivent dans la continuité de la guerre civile russe (1918-1922), elle-même conséquence de la Grande guerre. Quand on sait que Lénine avait fondé une grande partie de sa légitimité sur l’anticolonialisme, cela fait réfléchir!

Rappelons tout de même que durant cette décennie, l’Italie de Mussolini pacifiait la Libye, les Espagnols le nord du Maroc, les Français également ainsi qu’en Syrie, les Britanniques connaissaient des révoltes en Inde, en Irak etc. Une approche comparative serait très intéressante.

Les activités ordinaires de la Guépéou, avec son lot annuel de quelques milliers de condamnations à des peines de camp ou de relégation en résidence surveillée, n’excluaient pas un certain nombre d’opérations répressives spécifiques de grande ampleur. Durant les années calmes de la NEP, de 1923 à 1927, c’est en réalité dans les républiques périphériques de la Russie, en Transcaucasie et en Asie centrale, qu’eurent lieu les épisodes de répression les plus massifs et les plus sanglants. Ces pays avaient, pour la plupart, farouchement résisté à la conquête russe au XIXe siècle et n’avaient été reconquis que tardivement par les bolcheviks : l’Azerbaïdjan en avril 1920, l’Arménie en décembre 1920, la Géorgie en février 1921, le Daguestan fin 1921, et le Turkestan, avec Boukhara, à l’automne 1920. Ils continuèrent d’opposer une forte résistance à la soviétisation. «Nous ne contrôlons que les principales villes, ou plutôt le centre des principales villes », écrivait, en janvier 1923, Peters, l’envoyé plénipotentiaire de la Tcheka au Turkestan. De 1918 à la fin des années 20 et dans certaines régions jusqu’en 1935-1936, la majeure partie de l’Asie centrale, à l’exception des villes, fut tenue par les basmatchis. Le terme basmatchis (« brigands », en ouzbek) était appliqué par les Russes aux divers types de partisans, sédentaires, mais aussi nomades, Ouzbeks, Kirghiz, Turkmènes, qui agissaient indépendamment les uns des autres dans plusieurs régions.

Le principal foyer de la révolte se situait dans la vallée de la Fergana. Après la conquête de Boukhara par l’Armée rouge en septembre 1920, le soulèvement s’étendit aux régions orientale et méridionale de l’ancien émirat de Boukhara et dans la région septentrionale des steppes turkmènes. Au début de 1921, l’état-major de l’Armée rouge estimait à trente mille le nombre des basmatchis armés. La direction du mouvement était hétérogène, formée de chefs locaux issus des notables de village ou de clan, de chefs religieux traditionnels, mais aussi de nationalistes musulmans étrangers à la région, comme Enver Pacha, l’ancien ministre de la Défense de Turquie, tué dans un affrontement avec des détachements de la Tcheka en 1922.

Le mouvement basmatchi était un soulèvement spontané, instinctif contre « l’infidèle », « l’oppresseur russe », l’ancien ennemi réapparu sous une forme nouvelle, qui se proposait non seulement de s’approprier les terres et le bétail, mais aussi de profaner le monde spirituel musulman. Guerre de «pacification» à caractère colonial, la lutte contre les basmatchis mobilisa, plus de dix ans durant, une partie importante des forces armées et des troupes spéciales de la police politique, dont l’un des principaux départements était précisément le Département oriental. Il est, à l’heure actuelle, impossible d’évaluer, même de manière approximative, le nombre de victimes de cette guerre.

Le second grand secteur du Département oriental de la Guépéou était la Transcaucasie. Dans la première moitié des années vingt, le Daguestan, la Géorgie et la Tchétchénie furent tout particulièrement touchés par la répression. Le Daguestan résista à la pénétration soviétique jusqu’à la fin de 1921. Sous la direction du cheikh Uzun Hadji, la confrérie musulmane des Nakchbandis prit la tête d’une grande révolte des montagnards, et la lutte adopta le caractère d’une guerre sainte contre l’envahisseur russe. Elle dura plus d’un an, mais certaines régions ne furent «pacifiées», au prix de bombardements massifs et de massacres de civils, qu’en 1923-1924.

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