J’ai enfin vu le documentaire « La déchirure » de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora

La récente polémique « Macron » m’a finalement poussé à visionner ce documentaire sorti en 2012, épreuve que je reportais systématiquement, j’appréhendais le ton culpabilisant et masochiste. Je me souvenais des différentes critiques acerbes de certains historiens (Daniel Lefeuvre, Guy Pervillé…) qui ne m’avaient pas donné envie d’aller plus loin. Est-ce que l’on a en fin de compte un film partisan, favorable à l’éternelle repentance?

Finalement pas tant que ça, en revanche j’ai eu la désagréable sensation d’avoir une succession rapides d’images colorisées, jamais datées et situées, ce qui fatigue le cerveau… En ce qui concerne le contenu, j’ai trouvé que l’on avait un document bien plus partiel plus que partial, avec trop d’absences, d’inexactitudes et d’informations parcellaires pour en faire un outil pédagogique :

-Messali Hadj est cité, mais sans que soit précisée la formation progressive du nationalisme algérien : l’Etoile nord-africaine, le PPA et surtout le MTLD et sa branche armé, l’O.S., l’Organisation Spéciale, véritable ancêtre du FLN-ALN.
-Si les évènements de mai 1945 sont cités, est oubliée la radicalisation des communautés en Algérie avec le choc de la défaite durant la Seconde guerre mondiale (1940-1945).
-L’évolution juridique de l’Algérie française avant 1958 est passée à la trappe, cela permettrait de nuancer les stéréotypes habituels sur l’absence d’effort d’intégration.
-L’existence du MNA rival du FLN n’est révélé qu’à l’occasion du massacre de Mélouza.
-Pareillement, on n’apprend l’existence de Ferhat Abbas qu’après plus d’une heure, alors qu’il est l’autre grande figure du nationalisme algérien, qu’il avait également son parti politique avant le déclenchement de l’insurrection, l’UDMA.
-Par ailleurs de nombreuses grandes figures du FLN ne sont jamais citées : Abane Ramdane, Hocine Aït-Ahmed, Mohamed Khider…
-Aucune carte de l’Algérie n’est montrée! L’implantation géographique de la rébellion et sa diffusion progressive aurait pu permettre d’y voir plus clair (cf le très bon « Atlas de la guerre d’Algérie » de Guy Pervillé).
-Le problème des « harkis » et plus généralement des Algériens francophiles est vraiment très mal traité.
-Les milliers d’immigrés algériens en métropole tués dans la guerre fratricide FLN-MNA ne sont pas évoqués, alors que la fédération de France du FLN avait instauré une véritable terreur…
-Les groupes « contre-terroristes » (en fait, terroristes) qui ont précédé l’OAS, non plus.
-La « bataille des frontières » en 1958, plus précisément celle de Souk Ahras, n’est que survolée dans ses débuts.
-La mort du colonel Amirouche est montrée, mais le narrateur ne parle pas de ses sanglantes purges contre les maquis, conséquence de la « bleuite ».

Tout cela manque alors même que le film dure 1h50! Tout n’est pas négatif pour autant, mais avec tous les progrès de l’historiographie sur ce sujet, c’est très décevant!

Pour expliquer la guerre d’Algérie de façon la plus complète et objective, il faudrait montrer les données politiques, économiques, territoriales, culturelles, linguistiques (arabophones et berbérophones) mais surtout démographiques, car l’augmentation considérable de la population algérienne dans les décennies ayant précédé 1954 est essentielle pour comprendre la décolonisation. Or, j’ai comme l’impression qu’il s’agit d’un véritable tabou, politiquement incorrect pour les différentes opinions (pro-repentance, nostalgique de l’ancienne domination…), pour au moins quatre raisons :

1) Parce que cela démontre un aspect (trop) positif de la présence française.
2) Parce que c’était révélateur d’une crise malthusienne, pouvant heurter des valeurs religieuses (chrétiennes et musulmanes confondues), morales ou bien progressistes.
3) Parce que cela rendait très difficile pour ne pas dire impossible le maintien de la France en Algérie.
4) Parce que si on explique qu’il s’agit du facteur le plus déterminant dans l’accession à l’indépendance, la légitimité du FLN-ALN s’en trouve considérablement amoindrie…

Ce qui est frappant, c’est que cette problématique était parfaitement connue à l’époque dans les débats politiques et intellectuels. Pourquoi donc la passer sous silence aujourd’hui?

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