Antony Beevor – La Guerre d’Espagne

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Plus de soixante-dix ans après le soulèvement militaire contre la République qui marqua le début de la guerre d’Espagne, Antony Beevor réussit un véritable tour de force en nous proposant, sur ce sujet encore brûlant, un livre capital. La terreur rouge, la terreur blanche, les règlements de compte dans chaque camp, les interventions étrangères, intéressées (les Soviétiques et les nazis) et désintéressées (les Brigades internationales) sont racontés ici avec rigueur et objectivité, à la lumière, notamment d’archives soviétiques et allemandes récemment et brièvement rendues accessibles, et qu’a consultées l’auteur à Moscou. Ce livre fondamental éclaire bien des zones d’ombre d’une guerre particulièrement cruelle qui devait sonner le glas des espérances et montrer le vrai visage des totalitarismes prêts à se déchaîner en Europe.

Historien britannique réputé sur la Deuxième guerre mondiale, j’avais quelques appréhensions à commencer ce pavé, mais finalement il se dévore comme un roman! Il est aussi bien plus complet que celui de Bartolomé Bennassar (du moins de mémoire, car sans « les lendemains » le volume de ce dernier s’amoindrissait considérablement).

On voit une démocratie parlementaire morte bien avant 1936 tant les deux camps s’étaient radicalisés et sont tombés dans les prophéties autoréalisatrices. Et comment l’Armée et l’Eglise ont pendant des siècles vampirisé les forces vives de l’Espagne… La Terreur rouge et la Terreur blanche ont chacune droit à un chapitre. Les deux sont abominables, mais pas équivalentes : la seconde fut bien plus massive et systématique que la première.

Des opportunistes ont existé dans les deux camps en faisant du zèle. En zone nationaliste, des sympathisants de gauche adhérèrent à la phalange, en zone républicaine les sympathisants de droite au PCE stalinien, apprécié pour sa discipline et son hostilité à la révolution sociale (alors même qu’en URSS les koulaks étaient envoyés au goulag).

Plusieurs personnalités en prennent pour leur grade, comme notre Malraux national, véritable mythomane. Le ministre britannique des affaires étrangères Anthony Eden était plutôt favorable aux franquistes. Ces derniers avaient pu avoir l’appui d’hommes d’affaires comme Henri Deterding ou Thorild Rieber (président de la Texas Oil Company).

Un soulèvement du Maroc pouvant devenir indépendant aurait pu être envisagé pour couper les bases arrières de Franco, mais Staline ne voulait pas provoquer la France qui avait également son protectorat…

Le chapitre 21 sur la difficulté de l’information est toujours d’actualité. Entre les idées préconçues des journalistes, le fait qu’ils ne maitrisent parfois même pas la langue (favorisant les classes aisées et éduquées, maitrisant l’anglais et bien plus victimes de la terreur rouge…), la recherche des témoignages chocs : beaucoup de facteurs ont contribué à fausser la perception du conflit.

On apprend parfois des faits incroyables, comme le fait que Hermann Göring vendait des armes à la République (chapitre 29), même si ses hommes se battaient pour Franco (néanmoins précisons que celles destinées aux républicains étaient les plus anciennes et les moins sûres). Ou encore que Franco a craint une annexion française de la Catalogne vers la fin de la guerre civile, étant persuadé que des officiers français servaient dans l’armée républicaine…

Après 1939 ce dernier aurait été prêt à entrer en guerre aux côtés d’Hitler durant la Deuxième guerre mondiale mais avait posé des conditions inacceptables (les historiens sont partagés sur les raisons de cette attitude).

Contrairement à une idée reçue la gestion de l’économie sous le franquisme fut calamiteuse : « la corruption et le gaspillage atteignirent un niveau que seule peut-être la Roumanie de Ceausescu connaissait » (chapitre 38).

Toutefois comme Bennassar, Beevor semble penser qu’une victoire des républicains aurait abouti à une « démocratie populaire » avec un bilan pas forcément meilleur. Cette vision me parait critiquable : il ne fait en aucun doute que les staliniens étaient décidés à éliminer tous leurs adversaires, mais la différence avec l’Europe de l’Est est que cette dernière a été bolchévisée après 1945 du fait de l’occupation directe de l’Armée rouge. Dans l’Espagne républicaine au contraire il y avait encore un multipartisme! Détail qui change tout, même si le gouvernement aurait doute été semi-autoritaire après la brutalisation consécutive à la guerre civile.

Il serait impossible de résumer le livre tant il est riche en informations (et je ne vais pas répéter ce que j’ai écrit sur d’autres recensions) je conseillerais simplement de lire cet entretien :

http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2007-01-17/guerre-d-espagne-verites-et-mensonges/989/0/14837

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