Pierre Vilar – La guerre d’Espagne

pierre-vilar-la-guerre-despagnePassé l’étonnement des changements de police d’écriture incongrus selon les paragraphes, nous avons là une synthèse remarquable. Pierre Vilar a vécu à l’époque de la guerre civile (il avait 30 ans en 1936) et en a gardé des souvenirs qu’il rapporte dans son introduction. La dernière édition de ce Que sais-je? date de 2002 précisons le. Partisan tout en conservant la rigueur scientifique nécessaire à tout historien, j’ai apprécié qu’il éclaire certaines zones de cette période.

Dans le premier chapitre il explore les raisons du conflit : d’abord les déséquilibres sociaux, notamment avec des rapports de classes très violents, la domination de la grande propriété agraire, l’idéal anarchiste qui avait pénétré les masses (on retiendra l’idée du communisme libertaire, très présente), la puissante centrale anarcho-syndicaliste CNT qui pouvait « sur un ordre, paralyser Barcelone » ; régionaux en étudiant les nationalismes périphériques (catalan et basque) et spirituels, ou comment l’anticléricalisme puisait dans des racines profondes, s’était manifesté aussi bien dans une certaine bourgeoisie que dans la population, et en ce qui concerne l’Armée la tradition du pronunciamiento, cette conviction chez nombre d’officiers espagnols qu’ils avaient un devoir d’intervenir dans la vie politique étant ancrée depuis très longtemps : en 122 ans, il y eut 54 tentatives de coup d’Etat pour 11 réussites! Cette armée avait alors l’expérience des guerres civiles (carlistes) et coloniales (Cuba et Maroc). Ensuite la conjoncture économique, internationale et intérieure immédiate est expliquée.

Le deuxième chapitre s’attaque aux forces en présence et le déclenchement de la guerre civile, causée par un pronunciamiento classique même si cela fut nié par l’Espagne de Franco. L’homme clé du complot est le général Mola, ancien chef des services de police sous la monarchie. Il y a eu une absence d’unanimité militaire contrairement à une idée reçue. Il est aussi à remarquer qu’un large secteur de l’opinion ne voulait ni révolution, ni expérience autoritaire. Mais la victoire populaire contre le coup d’Etat a tourné à la révolution sociale dans de nombreuses villes! A l’inverse, à Séville, Cordoue, Grenade (favorables au gouvernement légitime), le coup d’Etat a représenté la victoire des garnisons sur les villes.

Sur le plan international, c’est un réflexe de classes qui expliquerait les victoires diplomatiques des putschistes, les Etats parlementaires comme la France et l’Angleterre ne croyant pas à la victoire du Frente popular dans une Espagne divisée en deux – le gouvernement étant privé de son armée et de ses classes supérieures – craignant plus que tout la révolution sociale et ne voulant pas que le guêpier espagnol fournisse des prétextes à Hitler et Mussolini… Enfin relevons la défection massive des diplomates qui étaient en faveur du coup d’Etat!

Le déroulement de la guerre civile est rapidement évacué (treize pages pour le troisième chapitre). Les chapitres IV et V décrivent les deux camps en présence et leurs contradictions. Les Républicains devaient choisir entre révolution, respect de la légalité et politique de guerre. Les tensions étaient très fortes, en Catalogne qui est un cas particulier les anarchistes méprisaient la Généralité (gouvernement autonome catalan), le syndicat rival UGT et détestaient le communisme autoritaire tandis que le PSUC attirait par sa modération les classes moyennes et profitait du prestige militaire du PCE. L’auteur analyse bien le problème doctrinal de la CNT/FAI et la confrontation avec la réalité, compare ses comités avec le cantonalisme de 1873! En mai 1937 Barcelone revécut la « semaine tragique » de 1909. S’ensuivit une défiance entre le pouvoir central républicain et le gouvernement catalan, une perte de l’influence de la CNT et un désenchantement à sa base, ainsi que la mise hors la loi du POUM.

En Aragon le pouvoir régional était anarchisant (dominé par la FAI) et une collectivisation des terres avait eu lieu. Mais la révolution agraire était mal vue par les communistes et les socialistes autoritaires… la dissolution du « conseil d’Aragon » fut décidée, la répression assurée par la division Líster.

En Euzkadi (Pays basque) la propriété privée ne fut pas remise en question et les cultes étaient assurés, le souci de légalité l’emportant. Il y avait avant tout une conscience de communauté, de patrie, avec une armée basque, les gudaris, dirigés par le président Aguirre.

L’historien semble assez indulgent avec le docteur Negrín, dirigeant la République entre mai 1937 et mars 1939, le personnage concentrant les rancoeurs, tant bien par l’historiographie franquiste (pour sa résistance acharnée) que par les socialistes et républicains opposés à son pouvoir, par les Catalans ou encore par les vaincus de mai 1937… Accusé d’être l’instrument des communistes, Pierre Vilar estime qu’en vérité il ne trouva que les communistes comme instrument, qu’il fut plus jacobin que bolchévique.

Le « Mouvement » (c’est à dire les putschistes) a également connu, dans une moindre mesure, évolution, contradictions idéologiques (entre phalangistes et requetés carlistes) et répression interne (emprisonnement de Manuel Hedilla et exil de Fal Conde). La question de la nature du franquisme est posée : caudillisme? Dictature militaire? Fascisme? Pour Franco : « toute idéologie lui est bonne, si elle assure l’encadrement moral de ses arrières militaires, en attendant celui de l’Etat futur« . Concernant l’Eglise, il est infondé de l’accuser d’avoir pris le parti des riches, car elle n’avait pas eu à « prendre parti » : « depuis toujours , elle faisait corps, en Espagne, avec les puissants » !

Le sixième chapitre s’attaque au bilan des pertes humaines, puis aux rôles des puissances étrangères. Il ne faut pas oublier qu’en Angleterre, les conservateurs étaient au pouvoir, ce qui a influencé les décisions. Quant à Léon Blum et ses déchirements, « la contradiction n’est pas dans un homme, mais dans la société. » car en France une guerre civile morale annonçait déjà le temps de l’occupation : « à tous les niveaux de l’information, de la décision, les convictions intimes l’emportant sur les déontologies professionnelles. »

Au final dans la conclusion, l’historien écrit qu’il était périlleux, entre 1936 et 1939, « d’être à la fois antifasciste et anticommuniste : les démocraties occidentales l’ont éprouvé, ainsi que les partis révolutionnaires antistaliniens« . La guerre d’Espagne fut « la première bataille de la Seconde guerre mondiale« , avec comme preuve que Hitler et Mussolini avaient attendu sa conclusion pour entrer à Prague et Tirana.

Il termine avec un hommage aux exilés espagnols qui ont contribué à la libération de la France en 1944.

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