Compte-rendu d’une conférence de Pierre Daum sur les harkis restés en Algérie

Valence, mardi 29 novembre 2016. La petite salle de la médiathèque réservée pour cette conférence organisée par le MRAP est visiblement loin d’être suffisante pour accueillir le public nombreux, essentiellement composé de cheveux gris. Le journaliste Pierre Daum auteur du récent « Le dernier tabou » sur les supplétifs de l’armée française restés dans leurs pays d’origine explique comment il en est venu à enquêter sur ce sujet qui n’avait jamais été abordé après une discussion avec Fatima Besnaci-Lancou, sa façon de procéder en Algérie en allant dans une soixantaine de villages reculés à travers tout le territoire, recueillant des témoignages dans des endroits où parfois on n’avait plus vu de Français depuis 1962 et ses difficultés, l’entrée en contact et l’établissement d’un rapport de confiance étant indispensables.

Il affirme avoir fait un énorme travail sur les statistiques, constatant le nombre très important d’Algériens (à l’époque sous l’appellation « Musulmans ») ayant plus ou moins combattu sous l’uniforme français, en faisant une distinction entre les différentes catégories (civils/militaires) et sous-catégories, le comparant avec celui des supplétifs ayant été rapatriés au moment de l’indépendance. Il a pu constater à son grand étonnement la proportion très élevée de survivants, beaucoup de villages n’ayant pas eu un seul harki tué en 1962.

Il relève un fait crucial : depuis 2010 et la modification de la loi française, il est possible pour les anciens combattants de réclamer une pension sans être domicilié en France, la nouvelle s’est alors répandue comme une traînée de poudre. Depuis chaque dimanche à Alger des queues de vieux monsieur se forment devant les bâtiments administratifs de l’ONAC (Office National des Anciens Combattants) pour réclamer une retraite équivalente à trois mois de salaire…

Et pour finir il cite ses conclusions : après l’indépendance la très grande majorité des harkis est restée en Algérie sans être tuée.

S’ensuivent les questions posées par le public qui apporte des témoignages très enrichissants. Pour l’auteur, ce tabou est la conjonction de deux discours diamétralement opposés : celui du gouvernement algérien qui légitime ses privilèges au nom du peuple unanimement dressé contre le colonialisme, celui des associations de rapatriés en France qui justifient leur militantisme passé par la barbarie du FLN…


 

Mon avis sur la question. Ce journaliste m’avait énervé il y a quelques années pour son manichéisme grossier. Prétendre comme il le faisait que les pieds-noirs exilés en 1962 n’étaient pas obligés de partir serait comme affirmer (puisque je suis en train d’étudier la guerre d’Espagne) que les républicains espagnols n’étaient pas obligés de partir en 1939 au moment de la retirada, Franco ayant été comme chacun sait généreux et indulgent. Et on pourrait citer n’importe quel exode de population à l’issue de n’importe quel conflit du XXème siècle pour ridiculiser les absurdités qu’il avait écrites.

Plus généralement, la guerre d’Algérie est un sujet historique sur lequel on dit souvent tout et n’importe quoi : soit d’un point de vue « revanchard », soit pour faire un discours horriblement culpabilisant (la France est vraiment le pire pays du monde…). Pierre Daum appartient naturellement à la seconde catégorie, celle des « repentants » comme disait très justement l’historien Daniel Lefeuvre.

Avec le recul aujourd’hui je serais plus mesuré. D’une part parce que le « révisionnisme » est une chose nécessaire à la progression de la recherche historique. Mais je me suis surtout rendu compte que le phénomène qu’il décrit est loin d’être impossible. A chaque fin de guerre civile il y a, très souvent, énormément de survivants dans le camp des vaincus. Et j’irai même plus loin : il y a le phénomène des désertions, des transfuges.

Je m’étais posé la question : est-il probable que de nombreux harkis aient rejoint le FLN-ALN au dernier moment, dans les derniers instants avant les accords d’Evian? Pour l’auteur qui citait Charles-Robert Ageron ce comportement est resté marginal. Pourtant il ne serait pas si surprenant au regard d’autres guerres de décolonisation. Au Maroc il y eut le célèbre Mohamed Oufkir.

Faut-il aller jusqu’à croire Philippe de Gaulle (le fils du général) qui écrivait dans un entretien avec Michel Tauriac (De Gaulle , mon père, tome 2) :

En outre – ce que personne n’a jamais dit – cent mille anciens harkis ont rejoint la nouvelle armée algérienne du FLN. Ceux-là, bien sûr, n’ont pas eu à subir de sévices. Mon père remarqua à ce propos « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil si l’on se remémore les vieux régiments royaux de Kellermann à la bataille de Valmy en 1792 qui rejoignirent ensuite la Terreur et ses convulsions internes avec les massacres de Vendée et d’ailleurs. »

Je ne sais pas où est-il allé chercher le nombre de cent mille, mais on peut se demander s’il n’y a pas là une part de vérité extrêmement dérangeante.

Pour avoir étudié l’histoire de l’Algérie après l’indépendance, j’avoue avoir énormément de doutes par rapport aux discours officiels. Qui faut-il croire, quand on voit les biographies hallucinantes des généraux algériens dressées par Hichem Aboud dans « La mafia des généraux » ?

Je ne pense pas avoir le courage de lire un jour le livre de Pierre Daum (j’en ai trop en attente) ; en tout cas il y a une chose dont je suis sûr – pour en revenir au discours de François Hollande du 25 septembre 2016 sur la responsabilité de la France mais aussi ce que j’ai pu lire de ceux qui le critiquaient : l’expression « les harkis » ne veut rien dire, vu qu’ils n’existent absolument pas en tant que groupe homogène.

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