Pierre Razoux – La guerre Iran-Irak 1980-1988

pierre-razoux-la-guerre-iran-irakPremière guerre du Golfe

La guerre Iran-Irak aura marqué un tournant dans l’histoire du Moyen-Orient. On ne peut pas comprendre la situation qui prévaut aujourd’hui dans le Golfe, le dossier nucléaire iranien ou les crises politiques à Bagdad et Téhéran, sans saisir les frustrations et craintes persistantes qui découlent directement de cette guerre. Terriblement meurtrière, elle a frappé à jamais l’imaginaire des protagonistes mais aussi des Occidentaux : en mémoire, les images dramatiques d’enfants envoyés au combat, les villageois gazés, les villes en ruines, les pétroliers en feu ou les tranchées ensanglantées.
Pour retracer cette histoire à la fois militaire et diplomatique, aux enjeux économiques certains, Pierre Razoux a eu accès à des sources inédites de première main, dont les fameuses bandes audio de Saddam Hussein. Il détaille ici les nombreuses affaires – Irangate, Luchaire, Gordji, attentats en France, enlèvements au Liban – toutes étroitement liées à ce conflit. Une histoire faite de rebondissements permanents au gré de l’attitude des pétromonarchies, de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis, mais aussi caractérisée par la compromission de nombreuses nations, parmi lesquelles la France…

Quand j’y repense, nous avons là l’origine ou au moins le catalyseur de très nombreux problèmes de la région : une volonté de démanteler l’Irak de la part de son grand voisin – ce que George W. Bush fera à merveille à la place des Iraniens en 2003 comme noté très justement dans l’introduction -, le séparatisme kurde, réveil chiite et en contrecoup radicalisation sunnite (qui enfantera Daesh…), l’Iran isolé et encerclé, le terrorisme instrumentalisé au Liban et d’autres pays, la présence américaine dans le Golfe…

De nombreuses idées reçues sont battues en brèche. L’URSS fut loin d’être aussi pro-irakienne que je l’imaginais, les tensions avec Saddam Hussein furent fréquentes et sa politique a fluctué selon les circonstances ; la décennie s’est terminée d’ailleurs par un rapprochement entre l’Iran et la Russie. La France, deuxième fournisseur d’assistance militante derrière les Soviétiques, était pieds et poings liés avec l’Irak, l’interdépendance économique entre les deux pays était très forte.

Israël, malgré la rhétorique très antisioniste de la République islamique, fut un fervent mais discret soutien de l’Iran (ce qui ne manque pas de sel vu le cinéma qu’il y a eu ces dernières années…) et un de ses principaux fournisseurs, l’alliance datant du régime du Shah. Le panarabisme était alors bien plus craint que l’islamisme, cela s’est traduit notamment par le bombardement de la centrale nucléaire d’Osirak en 1981 empêchant Saddam Hussein d’obtenir l’arme de dissuasion ultime…

Globalement on constate clairement qu’il n’y a pas eu de gentil Irak laïque et progressiste ni même de gentil Iran agressé – puisque Khomeini a délibérément provoqué les Iraquiens avant le déclenchement des hostilités et fait poursuivre la guerre qui aurait pu s’arrêter en 1982. Les deux régimes ont fait preuve de cruauté et de cynisme, avec une répression interne très dure de chaque côté.

L’arme économique s’est révélée décisive. Plus que jamais le pétrole fut le nerf de la guerre, et de nombreux pays ont commercé avec les deux belligérants, les marchés étant juteux… Dans un contexte de guerre froide la décision des Etats-Unis en 1985 de faire chuter drastiquement le prix du baril par l’intermédiaire de l’Arabie saoudite pour punir à la fois l’Iran et l’Union soviétique a eu de lourdes conséquences.

Outre la complexité des relations internationales, l’auteur décrit avec précision les opérations militaires, notant à juste titre que cette guerre fut un condensé de tous les types de guerres du XXème siècle : vagues humaines, tranchées, bombardements de villes, batailles de chars, navales et aériennes, guérillas insurrectionnelles…

Un livre qui fera date, passionnant et remarquablement documenté. J’ai pu relever toutefois quelques petites erreurs (par exemple l’étonnante présence du président algérien Houari Boumediene comme je l’avais noté dans un billet précédent) qu’on espèrera corrigées dans une prochaine édition, ainsi qu’une absence de sources dans certains passages alors même que ce ne sont pas les notes de bas de page ou la bibliographie qui manquent.

En tout cas ce qui est sûr c’est que la politique de l’Oncle Sam qui a suivi contre l’Irak  paraît d’autant plus incompréhensible, la logique aurait voulu qu’après avoir affronté l’Iran brièvement elle cherche à contenir l’expansionnisme chiite et se réconcilier avec Saddam Hussein.

 

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