Une énorme contradiction dans la pensée de Thoreau? Le cas de la « Désobéissance civile »…

Henry David Thoreau (1817-1862) est un célèbre essayiste américain, connu pour avoir influencé Gandhi mais aussi de nombreux courants anarchistes et écologistes. Beaucoup ont fait remarquer en revanche qu’il n’était pas tellement partisan de la non-violence, il a par exemple soutenu l’action de John Brown, militant anti-esclavagiste radical étant allé jusqu’à massacrer des colons dans le Kansas, condamné à mort pour cela.

« La Désobéissance civile » est son premier essai célèbre publié en 1849, dans le contexte de refus de la guerre contre le Mexique (1846-1848). Il s’agit d’un texte anarchiste, anti-étatiste, qui pourrait également être qualifié de libertarien tant l’individualisme est poussé. C’est un appel à la responsabilité des hommes face à l’injustice de l’action gouvernementale, contre l’Etat menant des guerres injustes et qui tolère l’esclavage. Pour lui les individus doivent assumer leurs convictions et ne pas se contenter d’avoir une opinion : il faut agir en refusant de payer ses impôts, désobéir aux lois, accepter les sanctions (emprisonnement), encourager les fonctionnaires à démissionner etc.

Une position courageuse et franche, pourtant je ne peux m’empêcher de me poser une question. Mort en mai 1862, que pensait-il de l’action de Lincoln et de la guerre de Sécession commencée un an plus tôt (avril 1861)? Fallait-il anéantir la Confédération esclavagiste au nom de ses idéaux, quitte à provoquer une guerre totale avec ses aspects industriels, un bain de sang (plus de 600 000 morts) préfigurant d’une certaine façon les horreurs de 14-18? D’accepter la mise en place une machine étatique infernale tant abhorrée? Je n’ai pas trouvé de réponses dans ses biographies…

Qu’est-ce qui aurait empêché des citoyens nordistes de trouver la guerre injuste contre des Etats sudistes ayant démocratiquement voté leur indépendance? De refuser de payer les taxes et plus encore la conscription décrétée en mars 1863? Les déserteurs qu’ils soient sudistes ou nordistes étaient tout autant dans une logique de désobéissance que Thoreau, sinon plus… Surtout que c’était les pauvres qui étaient envoyés servir de « chair à canon », provoquant de graves tensions (cf les émeutes de New-York en juillet 1863 connues sous le nom de Draft Riots).

Dans les deux cas on se retrouve face à une contradiction insurmontable dans ce discours :

1) Accepter une guerre d’anéantissement et trahir les idéaux libertaires, antimilitaristes et pacifistes de « La Désobéissance civile ».

2) Accepter la sécession, en opposition avec son combat abolitionniste – sachant que la lutte contre l’esclavage n’était pas la priorité de Lincoln. Les seuls esclaves libérés auraient été alors ceux qui auraient fui les Etats sudistes. Cela aurait été plus logique dans l’esprit anti-étatiste qui était le sien!


Notons par ailleurs que l’on retrouve ce type de débats à d’autres époques. Durant la Première guerre mondiale des intellectuels anarchistes parmi lesquels Pierre Kropotkine avaient pris ouvertement parti pour les Alliés, se rendant compte qu’ils ne pouvaient plus renvoyer dos à dos les belligérants (le Manifeste des Seize).

Publicités
Cet article a été publié dans Actualités et politique, Ecologie, Esclavage, Histoire des Etats-Unis, Lectures, Philosophie, Première guerre mondiale. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s