Jacques Rougerie – La Commune de 1871

Jacques Rougerie - La Commune de 1871

La Commune, objet « chaud », a longtemps divisé les historiens. Elle a eu sa légende noire, sitôt après l’événement, celle de la révolte sauvage des « barbares et bandits ». Elle a eu aussi sa légende rouge : toutes les révolutions et les insurrections socialistes du XXe siècle se sont dites filles de l’insurrection parisienne de 1871.
Cette légende a pu se révéler redoutablement déformante mais, à présent, une histoire apaisée de la Commune de Paris est devenue possible. Replacée dans l’ensemble plus large d’une France provinciale, l’événement – ces soixante-treize journées de la révolution parisienne achevées dans une répression sanglante – n’en devient pas pour autant un objet froid.

La Commune de 1871 fut la dernière véritable guerre civile aux idéologies très marquées qui a touché la France, à la chute du Second Empire lors de la guerre franco-prussienne. Beaucoup de légendes circulent sur le sujet, pour une histoire mal connue en fin de compte!

Ce Que sais-je? a le mérite de traiter non pas de la seule capitale (où d’ailleurs les communards étaient surtout présents dans le quart nord-est) mais bien de la situation politique à l’échelle nationale et de montrer ce qui se passait dans d’autres villes comme Lyon et Marseille où des tentatives de « Communes » ont également eu lieu.

J’ai apprécié l’absence de manichéisme et de simplification (comme on le voit dans le gauchisme stupide du film de Peter Watkins…). En fait on voit bien la montée aux extrêmes qui a lieu des deux côtés entre l’Assemblée à majorité rurale, monarchiste et bonapartiste, et la France des villes (à l’époque en pleine expansion mais qui restait minoritaire) et plus précisément la « République de Paris », même si la responsabilité de Versailles qui « campait dans une attitude de surdité haineuse » est écrasante dans le déclenchement de l’insurrection :

Le 15 février, l’Assemblée rappelait que les 30 sous de solde de la Garde nationale n’étaient dus qu’à ceux qui feraient la preuve de leur indigence ; on supprimait une ressource essentielle pour les Parisiens du peuple. Le 7 mars furent prises deux mesures d’une gravité extrême sur les loyers et les échéances des effets de commerce. La guerre, le blocus avaient interrompu les affaires et les paiements. Le 13 août 1870, on avait proclamé des moratoires du règlement des effets de commerce et des loyers : l’Assemblée les supprimait d’un trait. Exiger le paiement des loyers, c’était jeter à la rue la moitié de Paris – le populaire, il est vrai, avait l’habitude de déménager « à la cloche de bois ». Exiger le règlement immédiat des échéances commerciales était mener l’économie de la ville à la ruine.

Entre les deux bords de nombreux Républicains modérés ont essayé de se faire entendre, désavouaient les initiatives de la Commune mais aussi la position de Versailles, cherchaient à éviter l’affrontement – en vain – à l’instar du « parti des maires ». Un conciliateur comme Clémenceau témoignait ainsi : « Nous sommes pris entre deux bandes de fous« .

Il corrige des idées reçues comme sur le fameux « centralisme » des jacobins, ces derniers étaient en vérité favorables à plus d’autonomie en faveur des villes (la capitale était privée de ses droits municipaux depuis 1851) :

L’idée communale ne surgit pas de rien: elle naît au terme d’une longue réflexion républicaine et socialiste. Pas plus n’est-elle fille d’une unique école : la Déclaration est un compromis raisonnable qui se situe à la rencontre des projets fédéralistes et d’une décentralisation jacobine enfin réalisée, pour constituer une République libertaire en même temps que sociale.

Le portrait des rebelles de son côté est loin de correspondre au schéma marxiste :

On hausse le ton pour dénoncer les parasitismes, monopoles des grandes compagnies industrielles, de chemin de fer ou de banque. Le petit patron, l’artisan de bourgeoisie populaire, ne sont pas des adversaires : on les côtoie au club et au bataillon. On s’en prend seulement à quelques gros entrepreneurs qui ont confisqué les bénéfices de l’équipement de la Garde, au détriment des associations de cordonniers ou de tailleurs.

Un certain ordre moral s’était installé :

Dans sa conduite quotidienne, le révolutionnaire doit être « énergique ». Il doit être vertueux : « Mort aux voleurs! » est le mot d’ordre de toute Révolution. Pas de réunion qui n’exige la suppression « immédiate » de la prostitution, l’arrestation des ivrognes.

Tandis que la population était loin d’être acquise aux idées féministes :

Primauté est donnée au social : on ne voit pas de femmes revendiquer alors, comme quelques-unes l’avaient fait en 1848, un droit de suffrage que leurs compagnons révolutionnaires leur auraient à coup sûr refusé.

On a également droit à un portrait du communard moyen :

L’insurgé est un homme dans la force de l’âge ; 64 % des condamnés ont de 20 à 40 ans (la proportion, dans une population « normale », serait de 52 %) : leur âge médian est de 32 ans et demi. Trois quarts sont nés en province, un quart seulement à Paris. La proportion est ici normale : depuis 1820, la population parisienne se nourrit d’immigration. […] Sont surreprésentés les ouvriers du bâtiment et les journaliers sans spécialité, les ouvriers des métaux, ceux-là des spécialistes au travail est proche du métier d’art. Ils sont le gros de l’armée insurgée : 39 % des arrêtés, 45 % des déportés.

On regrettera que la fin tragique, la Semaine sanglante, soit expédiée en quelques pages dans l’épilogue « La terreur tricolore ». Le rapport de forces était écrasant, les communards n’avaient aucune chance. J’ai appris que Marseille avait également connu auparavant une répression le 5 avril 1871 (30 morts du côté des forces de l’ordre, 150 du côté du peuple…).

Bref, un document de grande qualité à la fois condensé et détaillé, typique de cette collection. Je le conseille!

————–
PS : j’oubliais, la « Déclaration au peuple français » est citée dans un extrait choisi, je constate qu’elle est toujours actuelle  : http://placard.ficedl.info/article4210.html

Publicités
Cet article a été publié dans Histoire de France, Lectures. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Jacques Rougerie – La Commune de 1871

  1. Ping : Les communards étaient de véritables patriotes… | Blog-notes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s