Régis Debray – Ce que nous voile le voile

Régis Debray - Ce que nous voile le voile

La République et le sacré

Ce que nous voile aujourd’hui le voile, c’est le basculement de civilisation qui affecte, à travers la laïcité et au-delà de l’école, l’être-ensemble républicain.

Régis Debray, président de l’Institut européen en sciences des religions, membre de la commission Stasi, publie ici la note qu’il a remise à ses collègues.

Note rédigée en 2003 faisant une cinquantaine de pages dans l’édition Gallimard (96 dans la Folio). Le sous-titre est peut-être plus adapté que le titre, vu qu’il aborde davantage l’évolution de la société française face à la République, en concluant vers la fin que la religion des droits de l’homme ait fait oublier les devoirs du citoyen, que « Un peuple d’irresponsables ne sera jamais laïque« .

Il énumère dans un premier temps les arguments contre l’interdiction du voile, qu’il réfute, explique la nécessité de la loi (sans pour autant le bannir des lieux publics), cite en exemple une circulaire du ministre du Front populaire Jean Zay du 1er juillet 1936,
« Port d’insignes« , qui bannissait la propagande politique des établissements secondaires dans un contexte de guerre civile larvée (qui avait déjà commencé en Espagne).

Les remarques sont pertinentes, comme celle-ci :

Nous enlevons nos chaussures quand nous entrons dans une mosquée, et l’on ne se convertit pas à l’islam pour autant. Demander à des pratiquants d’enlever couvre-chefs et ornements à la porte des établissements – et a fortiori des classes -, ce n’est pas leur imposer de renoncer à ce qu’ils sont, et encore moins de se convertir à un credo qui n’est pas le leur. C’est leur demander de respecter la nature singulière conférée par notre histoire à un lieu où n’importe qui ne peut entrer n’importe comment et de plain-pied.

Mais la réflexion porte plus généralement sur l’évolution dans le mauvais sens de l’éducation nationale :

On a baptisé démocratie : l’abandon de l’exigence ; respect des identités : la reconduction des préjugés ; brimade : le devoir ; et vexation : la sanction. En oubliant qu’il faut un maître pour apprendre à se passer de maître, et que notre Ecole se réfère à une idée particulière de l’homme considéré comme fin. Et pas seulement comme un futur outil de production économique, un prestataire de services soumis à des contrôles de conformité sociale, ni un fournisseur d’habiletés codifiées, catalogables et mesurables. Idée bizarre, il est vrai, et exigeante, qui n’a de lieu que là, cette priorité au libre examen ne pouvant prendre naissance que dans une République historiquement issue des Lumières.

De même pour la France en général :

La France ne se met plus en scène, sinon pour se moquer ou s’agenouiller. […] Un Manouchian d’aujourd’hui, devant le peloton d’exécution, crierait-il encore Vive la France? Un Vive l’Arménie serait plus probable.

Au final, un texte intelligent et instructif. Je conseille la lecture de l’entretien de février 2004 qui résume le contenu : http://regisdebray.com/pages/pdf/interview_lire.pdf

——————–

Je me suis posé une question pour ma part : si le problème du voile islamique/hijab était ailleurs? Si en vérité il ne relevait nullement de la laïcité et encore moins des droits des femmes (puisque la majorité le porte volontairement), mais avant tout de la culture et des coutumes nationales? Que la présence massive de femmes voilées, en pays occidental, donne raison à des thèses comme celle du « Grand remplacement » ou encore du « Choc des civilisations », qu’elle favorise largement l’islamophobie (même en dehors du contexte actuel)? Se retrancher derrière le juridisme n’apporte pas de solution. C’est le proverbe
« A Rome, fais comme les Romains » qui devrait s’appliquer, l’assimilation permettant de diminuer la xénophobie des autochtones. Avoir un droit ne veut pas forcément dire être obligé de l’exercer…

Publicités
Cet article a été publié dans Actualités et politique, Histoire de France, Immigration, Islamisme, Lectures. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Régis Debray – Ce que nous voile le voile

  1. A Argenteuil, je suis surpris par les multiples interventions des islamistes lors des débats publics, « nos femmes ont le droit à la pudeur, il faut que nos femmes portent le voile » . Il y a trente ans, les femmes ne portaient pas le voile. Le voile est une question de domination des hommes sur les femmes, une manière de remettre la main sur les filles, et empêcher qu’elles ne s’émancipent. Ce n’est pas une question religieuse, c’est un projet sociétal. En y mettant le hola, la France a fait le bon choix.

    • Ludovic dit :

      Je ne suis pas entièrement d’accord sur l’argument féministe, il y a des femmes voilées qui poursuivent des études à l’université par exemple (quand j’étais en droit il y en avait quelques unes à Montpellier, elles n’avaient pas l’air « soumises »). En revanche pour ce qui est de la pudeur… je pense qu’en France la véritable pudeur serait de ne pas le porter, ou alors de choisir quelque chose de plus discret.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s