A propos d’une citation raciste et colonialiste de Léon Blum…

Cela fait des années que cette phrase circule, attribuée à l’ancien chef de gouvernement socialiste. Elle est datée du discours à l’Assemblée nationale du 9 juillet 1925 et elle est aussi bien rapportée par des gauchistes que des droitistes voulant discréditer à tout prix l’homme :

Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation.

Avec toute l’idéologie actuelle qui nous a été inculquée cela est évidemment choquant. Sauf que voilà, nous sommes dans l’entre-deux-guerres et :

1) Il s’agissait d’une époque où une bande dessinée comme « Tintin au Congo » ne choquait nullement – à ce propos Hergé lui-même changera de position si on lit la suite des aventures de son personnage et deviendra clairement anticolonialiste.

2) « Race » n’avait pas la définition biologique qu’on lui donne maintenant – une remarque similaire peut se faire sur la fameuse citation de Charles De Gaulle rapporté par Alain Peyrefitte sur le « peuple de race blanche »… citation où le général justifiait la décolonisation!

3) Mais surtout nous sommes alors en juillet 1925… les débats parlementaires portent sur l’engagement français dans la guerre du Rif… à laquelle la SFIO était opposée! Certes moins que le PCF qui lançait sa première grande campagne pacifiste et anticoloniale, mais si on prend la peine de lire le débat parlementaire en entier on voit clairement sa position!

C’est ainsi que dans le livre de Nicolas Marmié et Vincent Courcelle-Labrousse consacré au conflit, je trouve ceci de Léon Blum, tiré du même débat :

Par principe, par tradition, nous sommes adversaires du colonialisme, qui est la forme la plus redoutable de l’impérialisme, c’est-à-dire le vieil instinct qui pousse toute nation à conduire le plus loin possible son imperium, sa domination.

Etrange qu’il y ait une telle différence! Il faut lire celui-ci, en entier, sur le site de la Bibliothèque nationale de France et constater…. que la phrase incriminée est complètement sortie de son contexte, qu’on fait dire à Léon Blum l’inverse de ce qu’il disait!

C’est à se demander comment on en est arrivé à une telle déformation de la vérité historique. J’ai pu remarquer parfois qu’il s’agissait d’admirateurs de Charles Maurras qui propageaient cette désinformation. Quelle était donc la position de ce dernier? On la trouve dans cet article du grand historien Charles-Robert Ageron, « La presse parisienne devant la guerre du Rif » :

Un autre furieux, Charles Maurras, reprit la suggestion dans l’Action Française du 8 juillet, en conseillant au président du Conseil «Paul-Prudent Painlevé» de renoncer à la convention de Genève interdisant l’utilisation des gaz; or le représentant de la France venait de la signer le 16 juin. Maurras revint à son obsession les 10, 11 et 12 juillet en publiant des lettres venues du Maroc contre les «humanitaires de Paris», où l’on disait : «Ménager les Rifains, c’est sacrifier des Français. Epargner les sauvages, c’est trahir ceux qui se battent». A la campagne de l’Ere Nouvelle : «Des avions, des munitions !» l’Action Française répondit encore les 21, 22 et 23 juillet par la formule : «Les gaz, les gaz!»

Cela se passe de commentaires…

Alors oui, il y a beaucoup de choses à dire sur les hagiographies écrites sur tel ou tel personnage historique ou parti politique. Oui effectivement, certains ont justifié le colonialisme avec des idéaux progressistes, notamment avec l’idée d’exporter les droits de l’homme etc. Mais ce n’est pas une raison pour réécrire l’Histoire comme cela arrange certains, véritable falsification du passé.

L’auteur de ce blog n’est nullement favorable à la « repentance coloniale » (on n’a d’ailleurs, curieusement, jamais présenté d’excuses au peuple rifain!) qui ne fait qu’alimenter inutilement le ressentiment et la rancoeur. Mais il apprécie encore moins la désinformation. Si on ment sur le passé, on peut très bien mentir sur le présent. Et c’est grave…

Sur Internet on trouve décidément le meilleur comme le pire. Toutes les informations ou presque sont disponibles rapidement, mais aussi très souvent tronquées!


PS [12/02/2016] : j’ai téléchargé et mis en ligne la page des débats parlementaires en question contenant la citation exacte de Léon Blum (cliquer dessus) ; j’ai également vérifié sur Gallica les archives du journal socialiste « Le Populaire » (17 juillet 1925) ainsi que celles de « l’Action Française », je confirme que les déclarations rapportées sont authentiques!

 

Publicités
Cet article a été publié dans Actualités et politique, Histoire - Autres, Histoire de France, Histoire du Maroc, Lectures. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s