Keith Lowe – Inferno

Keith Lowe - Inferno

La dévastation de Hambourg, 1943

Juillet 1943, la plus terrible opération aérienne de la Seconde Guerre mondiale en Europe est lancée. En quelques jours, les avions anglo-américains larguent 9 000 tonnes de bombes sur Hambourg ; plus de 40 000 civils trouvent la mort. Les autres luttent pour survivre au milieu des ruines et des cadavres, dans une ville rasée par la première tempête de feu de l’histoire de l’humanité. En Europe continentale, la destruction de Hambourg doit être considérée comme un tournant : elle a eu lieu dix-huit mois avant celle de Dresde, à une période où presque toute l’Allemagne faisait encore confiance au Führer et ne doutait pas de la victoire finale.
A travers le récit magistral de cet apocalyptique mois de juillet – tant du point de vue des Alliés que de celui des Allemands, militaires et civils –, Keith Lowe questionne l’utilité et l’efficacité des bombardements massifs sur les villes d’Allemagne, avant d’expliquer leurs conséquences pour les Hambourgeois, notamment grâce à l’apport de sources intimes, journaux et correspondances. Il livre ainsi l’histoire globale d’une destruction sans précédent annonçant l’âge nucléaire et Hiroshima, tout en interrogeant la légitimité du bombardement stratégique et la capacité des humains à déclencher et à survivre à l’enfer.

Voici un livre dérangeant, traitant d’un évènement de la Seconde guerre mondiale peu connu, beaucoup moins en tout cas que les bombardements de Dresde, Hiroshima et Nagasaki (j’ai d’ailleurs pu constater qu’il était absent du documentaire Apocalypse, la Deuxième guerre mondiale) : l’opération Gomorrhe, qui fut bien pire que le Blitz qu’avait subi le Royaume-Uni en 1940. Il montre comment les Alliés en sont venus progressivement à accepter les massacres de civils. Un personnage est au centre de cette stratégie : sir Arthur Harris.

L’historien, dont j’ai beaucoup apprécié « L’Europe barbare », retrace dans un premier temps l’histoire de la ville, ironiquement anglophile ainsi que l’histoire du bombardement aérien, d’abord tactique, puis stratégique, comment le concept de guerre totale a supprimé peu à peu la distinction habituelle entre civils et militaires, les premiers soutenant l’effort des seconds… C’est un véritable terrorisme d’Etat consistant à s’attaquer au moral de la population! Il est d’ailleurs curieux que l’auteur n’ait pas employé cette expression ni même fait le parallèle avec les méthodes employées dans les guerres asymétriques modernes, alors même qu’il pose des questions sur l’efficacité et la moralité des bombardements de zone dans les derniers chapitres; c’est toutefois un des seuls reproches que je ferai sur cet excellent travail.

Le livre est bien détaillé, donne les points de vue aussi bien des aviateurs britanniques et américains, allemands que des civils hambourgeois qui ont subi un véritable cauchemar. Le Window, simples bandelettes d’aluminium pour brouiller le repérage par radars, a été incroyablement efficace. Contrairement aux idées reçues les dégâts sont surtout le fait de bombes incendiaires (et non explosives). L’opération fut constituée de quatre raids de la RAF et deux de l’USAAF (aviation américaine), auxquels il faut rajouter les « raids de nuisance » qui avaient pour seul but de provoquer de fausses alertes et ainsi de priver la population de sommeil… C’est surtout la nuit du 27 au 28 juillet qui fut la plus meurtrière et traumatisante, véritable apocalypse : les températures montent jusqu’à 1400 ° C! Les civils pris dans la tempête de feu n’avaient pratiquement aucune chance de survie…

J’ai été étonné de lire qu’à l’époque les Américains pratiquaient les bombardements de précision, de jour, pour viser avant tout des cibles militaires. Stratégie qui sera rapidement abandonnée au profit des bombardements de zone comme le montre la suite, notamment les bombardements de Tokyo en 1945 fortement inspirés du théâtre européen.

A la question dérangeante de savoir si l’opération a été efficace, l’auteur constate que les principales industries de guerre ont été rétablies assez rapidement. En revanche il rappelle le contexte : l’URSS supportait l’essentiel de l’effort de guerre, or la guerre aérienne permettait de détourner nombre de ressources et d’effectifs qui auraient été utiles sur le front de l’est. Il s’agissait pour les Anglo-Américains de montrer qu’ils étaient solidaires des Soviétiques, de remonter le moral de ces derniers tout en brisant celui des Allemands, en l’occurrence en provoquant quasiment un million de réfugiés et de sans-abris… Les souffrances des civils étaient acceptées car le but était d’écourter la guerre.

Pourtant force est de constater que la guerre en Europe a duré jusqu’en mai 1945, alors que certains s’imaginaient l’achever avant la fin 1943, juste en bombardant. La Luftwaffe et la défense anti-aérienne allemande (la Flak) se sont rapidement améliorées pour éviter de nouveaux désastres, en changeant de tactique. De plus la guerre de bombardement a un prix, expliquant en partie pourquoi les finances britanniques étaient exsangues à la fin de la guerre : l’opération a coûté au Royaume-Uni l’équivalent d’un demi-milliard de dollars actuels… Cela explique pourquoi les Alliés n’ont pas été en mesure de reproduire ce type d’opération avant Dresde en février 1945.

Si l’ouvrage est de très bonne qualité, fortement conseillé pour ceux qui veulent se renseigner sur la guerre aérienne, j’ai regretté deux points :

-celui déjà signalé de l’absence de comparaison avec le terrorisme actuel, pour Mike Davis par exemple les voitures piégées relèvent du « bombardier du pauvre » ;

-enfin il aurait pu traiter plus généralement des « dégâts collatéraux » commis dans d’autres pays, par exemple la France a tout de même eu 67 078 civils tués (d’après Eddy Florentin) du fait des bombardements alliés, bavures subies d’ailleurs par d’autres populations occupées par les Allemands (comme Belgrade en avril 1944). Le 6 juin 2014 le président François Hollande a ainsi eu le mérite de parler des victimes civiles de la bataille de Normandie.

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