Elise Féron – Abandonner la violence?

Elise Féron - Abandonner la violence

Comment l’Irlande du Nord sort du conflit

Comment transformer une paix « politique », signée par des élites, en une véritable réconciliation sociale ? Deux communautés ennemies peuvent-elles apprendre, après des décennies de violence, à gérer pacifiquement les conflits ? Comment accepter de troquer certains idéaux contre des compromis plus modérés ? Comment ne pas avoir le sentiment d’être perdant ? Plus généralement, quelle est la possibilité réelle de faire vivre ensemble des groupes aux identités culturelles et religieuses différentes ?

Le cas de l’Irlande du Nord est emblématique. Les accords de paix de 1998 ont souvent été présentés comme un modèle susceptible d’être appliqué à d’autres conflits, du Pays basque au Moyen-Orient. Mais l’accord politique ne résout pas à lui seul un conflit. Abandonner la violence exige aussi de « démilitariser » les esprits. Elise Féron éclaire ici les mécanismes sociaux et imaginaires qui accompagnent le retour à la paix et ceux qui risquent de perpétuer le conflit, de faire ressurgir la violence.

Les ouvrages sur le conflit nord-irlandais de 1969-1998 dans la langue de Molière ne sont pas légion, du moins me semble-t-il. Pourtant même s’il s’agit d’une guerre de basse intensité, avec 3 600 morts et 40 000 blessés rapportés à la population nord-irlandaise (1,7 million de personnes), le bilan aurait fait plus de 150 000 morts s’il avait eu lieu en France comme cela est remarqué très justement dans l’introduction.

L’auteure se concentre sur les conséquences et les paradoxes de l’accord de 1998. Ainsi la population aspire clairement à la paix et condamne le terrorisme, mais les comportements sectaires, de ségrégation, persistent, chaque communauté se crispe sur son identité. Ce sont les partis les plus radicaux, à l’instar du Sinn Féin, qui en profitent. Il faut dire que dans cette région les individus sont conditionnés dès le plus jeune âge par leur appartenance communautaire, l’endogamie est très forte. La démographie plus importante des catholiques « nationalistes » menace ainsi de submerger les protestants « unionistes » qui ont toujours été prépondérants, ces derniers redoutant la réunification de l’Irlande rendue désormais envisageable.

Autre difficulté : le phénomène du factionnalisme, certains groupes dissidents n’ont pas accepté de rendre les armes, ce qui conduit à des affrontements fratricides à l’intérieur de chaque camp avec les accusations de trahison. Il est regrettable que l’auteure n’ait pas mentionné l’attentat très meurtrier d’Omagh de 1998 qui a d’ailleurs fait l’objet d’un téléfilm réalisé par Pete Travis.

Les anciens paramilitaires doivent réintégrer le monde du travail ce qui n’est pas sans poser de problèmes, étant donné qu’ils sont mal vus par une partie de la population les considérant comme des criminels de droit commun. D’ailleurs certains se reconvertissent dans des activités mafieuses! Beaucoup se sentent trahis par la classe politique, avec l’impression d’avoir été utilisé, alors qu’auparavant les politiciens ont souvent jeté de l’huile sur le feu avec leurs discours…

Comme cela est rappelé p.199 : « Signer un traité de paix, ce n’est pas mettre un terme à la période de conflit, c’est annoncer une période durant laquelle chacun se doit de redoubler d’efforts pour contribuer à l’établissement d’une paix durable. »

Au final une analyse très intéressante sur cette guerre qui ne disait pas son nom (d’ailleurs souvent nommée sous l’euphémisme de « Troubles »), dont j’ai pu constater qu’elle pouvait s’étendre à d’autres pays qui ont connu des situations similaires.

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