Jean Bricmont – La République des censeurs

Jean Bricmont - La République des censeurs

Comment en est-on arrivé là? A ce climat incroyable de terrorisme intellectuel, nous amenant à faire d’un évènement historique (la Shoah) une véritable religion des temps modernes? A lancer des procès pour racisme pour de simples propos? De rétablir le délit d’opinion? C’est la question de ce livre, faisant remonter le problème à la loi Pleven de 1972 réprimant l’incitation à la haine raciale, véritable boîte de Pandore qui a ouvert la voie à toutes les dérives futures.

La majorité du texte est consacrée à la loi Gayssot de 1990 punissant le négationnisme. On y découvre des informations hallucinantes, qui confirment une fois de plus que dans la discipline historique il faut être d’une très grande modestie et surtout éviter la censure qui assassine la recherche. Le comble est que cette loi émane d’un député communiste, juste après la chute du mur de Berlin, où la mode était de dénoncer le communisme et le totalitarisme! Outre qu’elle a eu comme conséquences de nombreuses absurdités, elle a laissé dans son sillage les nombreuses autres lois mémorielles instaurant une « vérité d’Etat » qui a causé énormément de dommages…

Le troisième chapitre enfin est une critique de l’antiracisme comme idéologie de cette « gauche morale » soumise à l’économie de marché et à la construction européenne, méprisant le peuple qui serait nationaliste et raciste, qui s’invente des ennemis avec un prétendu nouveau fascisme, qui s’autoproclame « anti-totalitaire » mais reproduit tous les travers staliniens, partisane des « guerres humanitaires »… Cela m’a rappelé sur certains points les critiques de Jean-Claude Michéa.

J’ai été parfois un peu surpris, par exemple Pierre Vidal-Naquet sur le négationnisme en prend pour son grade. On peut à la limite comprendre ses positions vu sa biographie. J’ai personnellement remarqué qu’il avait été souvent plus proche de l’intellectuel militant que de l’historien dans ses discours. Il faut dire qu’il était effectivement un historien reconnu mais … de la Grèce antique.

Sur la Shoah comme religion : le reductio ad hitlerum est devenu tellement courant qu’il en devient risible. Souvent ressorti sur des questions de politique étrangère comme le nucléaire iranien, où il n’a pas été rare de voir des personnalités pro-israéliennes atteignant très rapidement le point Godwin, comparant l’ancien président iranien Ahmadinejad à Hitler (c’est loin d’être une nouveauté, Slobodan Milosevic, Saddam Hussein et de nombreux autres dirigeants avaient subi le même sort). Ce qui est un comble puisqu’en fin de compte cela signifie que les nazis n’étaient pas si dangereux qu’on le pensait. Donc ces comparaisons grotesques relèvent du négationnisme!

Je ferai quelques remarques pour compléter :

-Le fait que l’Etat reconnaisse des « communautés » distinctes est absolument anti-républicain, puisque la République française n’a pas à faire de distinction entre les citoyens. Sur les Juifs de France par exemple on devrait simplement dire qu’ils sont des Français comme les autres, et ne sont sûrement pas à l’avant-garde de la République comme l’a affirmé Manuel Valls (discours du 19 mars 2014). C’est tout l’héritage de la Révolution française qui est assassiné par ces pratiques communautaristes et clientélistes.

-Le fait de faire culpabiliser un peuple sur son passé, avec l’idée qu’il y aurait une dette, un passif etc.. est également contraire aux principes républicains, notamment le premier article de la déclaration des droits de l’homme (tant celle de 1789 que de  1948) stipulant que les hommes naissent libres et égaux en droit!

-François Mitterrand malgré tout ce qu’on peut lui reprocher a tout de même eu un sursaut de dignité à la fin de sa vie avec cette remarque très juste sur la repentance (ici sur Vichy) : « C’est l’entretien de la haine et ce n’est pas la haine qui doit gouverner la France. » Cela rejoint la conclusion de l’auteur sur le devoir de mémoire qui a souvent l’effet inverse de celui recherché : inciter à la haine entre les citoyens.

-Enfin je redoute le jour où le délit de négationnisme sera étendu à tous les génocides supposés dans l’histoire récente. Par exemple j’ai toujours pensé que qualifier le massacre de Srebrenica en 1995 de « génocide » était absurde, ça ne fait qu’augmenter les tensions dans les Balkans et ne rend sûrement pas services aux familles de victimes. Même remarque pour le Rwanda où il faudrait condamner des journalistes comme Pierre Péan si on appliquait le même principe que la loi Gayssot.

Bref, un essai stimulant sur la liberté d’expression. Ceux qui connaissent déjà les idées de l’auteur seront en terrain connu, mais même dans ce cas le livre (170 pages) mérite d’être lu.

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Pour aller plus loin :

-L’entretien avec Silvia Cattori : http://www.silviacattori.net/article5390.html

-En video : l’entretien à l’Agence Info Libre et celui de Kontre Kulture

-Enfin le discours très juste de la juriste Anne-Marie Le Pourhiet sur les lois mémorielles (on peut le trouver facilement).

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