Keith Lowe – L’Europe barbare 1945-1950

Keith Lowe - L'Europe barbare

La Deuxième Guerre mondiale s’est officiellement achevée en mai 1945, mais son déchaînement de violence perdura des années. Après plus de 35 millions de morts et nombre de villes rasées, les institutions que nous considérons aujourd’hui comme acquises – police, médias, transports, gouvernements nationaux et pouvoirs locaux – étaient à reconstruire. Le taux de criminalité montait en flèche, les économies s’effondraient et la population européenne survivait au bord de la famine.
Dans ce livre au souffle épique, Keith Lowe décrit un continent secoué par la violence, où de vastes segments de la population répugnent encore à accepter que la guerre soit finie. Il met l’accent sur la morale pervertie et le désir insatiable de vengeance qui furent l’héritage de ce conflit. Il dresse, enfin, le tableau du nettoyage ethnique et des guerres civiles qui déchirèrent l’existence des gens ordinaires, de la mer Baltique à la mer Méditerranée, avant l’instauration chaotique d’un nouvel ordre mondial qui finit par apporter la stabilité à une génération brisée.

Voici un livre qui a eu un gros retentissement lors de sa sortie, « Savage Continent » dans son titre original, abordant une période sombre assez oubliée : l’après-guerre en Europe. Certains faits rapportés sont connus (du moins en ce qui me concerne), mais l’historien britannique a le grand mérite de donner une vision d’ensemble sur le continent et d’explorer les zones d’ombre.

Aujourd’hui le public peine à imaginer ce que signifiait « sortie de guerre », il n’est pas rare que le retour au calme et à la paix immédiate soit sous-entendu juste avant que la guerre froide se mette en place, or cette vision est très éloignée de la réalité pour certaines régions (il faut rappeler aussi qu’en France, dès l’automne 1944, le pays était, sur la majorité de son territoire, pacifié, ce qui était loin d’être le cas dans le reste de l’Europe). Après la chute du IIIème Reich des millions de personnes déplacées, de réfugiés, de travailleurs forcés, rentrent chez eux, transformant l’Allemagne en une gigantesque fourmilière ; la famine touche de nombreuses régions, où la priorité de nombreux civils reste la survie avant tout et non la reconstruction, épuration sauvage et massacres de représailles sont présents un peu partout. Dans de nombreux pays il n’y a plus d’autorités, ou alors ces dernières sont défiées par des milices d’anciens résistants qui font la loi à leurs places tant elles ont perdu en légitimité, pratiquant elles-mêmes l’épuration, à laquelle se mêlent souvent des règlements de compte n’ayant rien à voir avec la collaboration.

L’Europe de l’est subit un gigantesque nettoyage ethnique : contre les civils allemands expulsés avec une incroyable inhumanité d’une part (douze millions d’expulsés), contre d’autres communautés d’autre part. L’antisémitisme est très présent dans les pays libérés et le retour des juifs est très mal vu par les populations autochtones, refusant par exemple de restituer les biens volés, et des pogroms ont lieu. Le sionisme se présente comme une solution avec l’exode massif des Juifs vers la Palestine… et à juste titre un historien palestinien relève que les « Arabes ne voyaient pas pourquoi ils auraient dû payer pour l’Holocauste« !

La guerre civile et ses violences touchent de nombreux pays. En Pologne confrontée à l’insurrection de l’UPA, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, les massacres entre Polonais et Ukrainiens persistent, dans la continuité de la guerre mondiale, le problème est alors réglé avec l’opération Vistule de 1947, qui déporte les Ukrainiens et les Lemkos avec qui ils sont amalgamés (à tort visiblement). La Yougoslavie de Tito connaît une épuration vingt fois supérieure à celle de la France, l’auteur consacre plusieurs pages au massacre de Bleiburg en mai 1945 qui a laissé des traces, exécution massive de prisonniers oustachis et d’autres collaborateurs, en majorité croates, où se mêlent répression politique et persécution ethnique (après la tentative de génocide que les Serbes ont subie…).

En Grèce la guerre civile continue entre communistes issus de la résistance, populaires et bien implantés mais également très violents (nombreux étaient les Grecs rejoignant les « bataillons de sécurité » mis en place par les Allemands pour se venger de leur terreur), et anticommunistes, souvent d’anciens collaborateurs réhabilités, ce qui laissera un profond ressentiment. L’historien montre bien que les deux bords, extrémistes, ont chacun une lourde responsabilité – les Britanniques aussi en ayant traité la Grèce comme une colonie à la Libération.

Enfin dans les Etats baltes une résistance anti-soviétique par les « Frères de la forêt » se poursuit au moins pendant une dizaine d’années, les méthodes pratiquées par l’Armée rouge et le NKVD ne sont pas sans rappeler certaines guerres coloniales que les Européens ont bien connu… Preuve que les méthodes de contre-insurrection sont les mêmes partout!

L’auteur conclut l’ouvrage sur le difficile travail d’historien à l’opposé des récupérations politiciennes et sur le fait que chaque groupe politique ou communauté a tendance à se victimiser, à gonfler ou diminuer les chiffres comme cela l’arrange… Et pourtant, malgré les souffrances infligées, la réconciliation est possible, comme le montre le cas de l’Allemagne et de la Pologne.

Un livre utile faisant beaucoup réfléchir 70 ans après l’armistice de mai 1945, expliquant dans quel contexte se met en place le rideau de fer, pour quelles raisons les partis communistes en Italie, en France et ailleurs étaient populaires. Toutefois malgré son volume (400 pages) j’ai relevé quelques absences, par exemple l’historien aurait pu relever que le nettoyage ethnique avait déjà été pratiqué en 1923 avec le traité de Lausanne, ou encore la guérilla anti-franquiste en Espagne, précisément en recrudescence durant la période traitée.

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Cet article a été publié dans Actualités et politique, Conflit israélo-arabe, Histoire - Autres, Histoire de France, Histoire de l'ex-Yougoslavie, Histoire de la Russie, Histoire des Etats-Unis, Lectures, Seconde guerre mondiale, Shoah. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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