Roger-Pol Droit – L’Occident expliqué à tout le monde

Roger-Pol Droit - L'Occident expliqué à tout le mondeQu’est-ce que l’Occident?
Le mot est partout, dans les nouvelles du jour comme dans les livres d’histoire.
Mais il a tellement de sens différents que souvent la confusion règne. Est-ce une région du monde? L’Europe? L’Amérique? Les deux? Ou l’ensemble des pays riches?
Serait-ce une forme de société? Un système économique? Une morale? Une religion, une manière de vivre, un état d’esprit? Faut-il se réjouir de son existence ou bien la maudire? Où donc se trouve l’Occident aujourd’hui? Dans certaines parties du globe? Serait-il devenu mondial?
Pour sortir des images confuses et des idées floues, qui sont sources de haine et de violence, il faut clarifier ces interrogations. C’est l’objectif de cet ouvrage.

En parcourant les rayons de la médiathèque le titre m’avait intrigué. « Occident », « occidentaux », voici des mots que j’ai souvent employés, pour critiquer ces derniers en général. Mais que signifient-ils en fin de compte, et quelles sont leurs origines? De la série très accessible « expliqué à », écrit par un philosophe et écrivain et non historien ou politologue, ce livre sera-t-il à la hauteur de mes espérances?

Dans l’ensemble oui. Il commence par donner la définition de ce concept qui a d’abord été géographique (en désignant l’ouest de l’Europe), politique avec l’Empire romain, puis avec le christianisme avec lequel il sera longtemps confondu, ensuite avec les puissances qui ont dominé le monde à partir du XIXème siècle, les pays membres de l’OTAN durant la guerre froide, le Nord riche et industrialisé etc… Enfin ce concept est devenu avant tout une représentation qu’on se fait. L’Occident est, de nos jours, partout, grâce aux nouvelles technologies.

L’auteur retrace les origines de la culture occidentale en remontant aux racines grecques, romaines, juives et chrétiennes. Les Grecs ont ainsi inventé « la philosophie, l’exigence scientifique, l’enquête rationnelle, la démocratie et les débats populaires, le théâtre avec la tragédie et la comédie. ». Les Occidentaux leur doivent aussi eu un complexe de supériorité qu’on retrouve jusqu’à maintenant, mais aussi l’idée que les « Barbares » puissent être éduqués et devenir civilisés : « S’il y a bien une supériorité supposée et revendiquée, il est possible d’y accéder. Cette conviction d’être en situation de supériorité, tout en soulignant que cette supériorité est partageable, est une caractéristique durable de l’identité occidentale. Qui n’est pas aussi civilisé peut toujours le devenir. Qui fut mal éduqué va pouvoir se transformer. » (p.32-33).

Il explique les raisons qui ont contribué à l’essor considérable de l’Europe à partir de la Renaissance du fait de multiples facteurs qui se sont entretenus réciproquement : « Le développement des techniques renforce le développement des savoirs, et inversement le perfectionnement des sciences accélère celui des machines. Le développement de la critique et de l’analyse permet l’accroissement des sciences, et inversement le progrès scientifique intensifie l’examen rationnel des traditions, des croyances, des moeurs. La critique philosophique favorise le développement des libertés, et ces libertés rendent la philosophie plus active. » (p.48), et aussi, caractéristique très occidentale : « Cette puissance est fondée sur l’interrogation et le changement. La croissance occidentale est traversée et soutenue par un débat permanent sur ce qu’est la vérité, ce que doit être l’organisation des pouvoirs, sur ce que peut être la place des individus dans la société, ce que sont les rapports entre des sujets et leur monarque, entre Dieu et les hommes, entre la religion et le pouvoir. De la fin du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui, l’Occident a connu une extraordinaire série de discussions et de réflexions. Elles ont permis l’émancipation progressive de la recherche scientifique par rapport à l’autorité des théologiens et au pouvoir de l’Eglise. » (p.49).

La philosophie des Lumières et la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen sont également des étapes cruciales. Les révolutionnaires de 1789 « conservent, sur un registre laïque et profane, un projet très semblable à celui du catholicisme : convertir aux idéaux du progrès le genre humain tout entier » (p.91). Toutefois l’individualisme est fortement critiqué dans de nombreuses sociétés qui ont pour base le groupe (caste, communauté, village…). L’idée d’universalité (comme l’indique le nom de la Déclaration de 1948) qui est très importante en Occident est ainsi remise en cause, assimilée à une nouvelle forme de colonisation.

Dans le troisième chapitre il fait la distinction entre ses deux faces : un Occident serait dominateur, massacreur, exploiteur ; l’autre émancipateur car porteur d’idéaux progressistes. Mais je ne le rejoins pas quand il dit par exemple que l’Occident « a une sorte de génie particulier pour les tueries » (p.62). Je veux bien le croire si on remonte à la révolution industrielle ou encore à l’effondrement démographique des Amérindiens, mais ici en citant les batailles de Platées et Salamine, je trouve ça un peu excessif! A titre de comparaison je n’ai pas souvenir que les conquérants mongols ou de très nombreux autres empires faisaient dans la dentelle lors de leurs invasions… L’auteur n’apporte ici aucune démonstration convaincante. Faut-il préciser pour la suite que l’Europe n’a sûrement pas inventé la traite négrière contrairement à ce qui est suggéré (cf des historiens comme Olivier Pétré-Grenouilleau)?

Une telle caricature dans ce passage est regrettable car ce chapitre pourrait amener à remarquer que des idéologies très actuelles comme le droit d’ingérence ou plus précisément celle des néoconservateurs américains sont typiques de cette arrogance occidentale, faisant énormément de mal tout en se justifiant avec de bonnes intentions.

Autre point à voir : l’Europe était-elle si décadente en l’an 1000, ou est-ce que ce lieu commun n’est pas avant tout une construction a posteriori? Il faudrait voir ce que disent les historiens médiévistes sur le sujet, ce jugement est sans doute exagéré.

Dans le quatrième chapitre qui s’intitule « Que signifie occidentalisé? » il s’attaque à la définition moderne du concept. Il constate que la mondialisation est une forme d’occidentalisation, et ainsi que « Dans les composantes de l’occidentalisation, on trouve à la fois des éléments économiques, un certain état d’esprit et des règles juridiques » (p.77). Contrairement aux idées reçues la richesse n’est pas un critère déterminant, et il écarte aussi certains aspects superficiels comme la manière de se vêtir ou l’alimentation. Il se concentre sur la rationalité scientifique (« Les objets techniques que nous ne remarquons presque plus portent avec eux une forme d’organisation rationnelle de l’existence quotidienne. Ils obligent à organiser d’une manière rationnelle le travail, la production, les échanges commerciaux, l’ensemble même des déplacements, des transports, des rencontres » p.79 et « Vivre à l’occidentale, c’est donc vivre à l’intérieur d’un certain niveau d’éducation, de connaissances techniques ou scientifiques, de rationalisation du monde. » p.80) ou encore les libertés individuelles en remontant à l’habeas corpus. Ces libertés constituent un ensemble de valeurs indissociablement intellectuelles, philosophiques, morales, juridiques et spirituelles.

Outre l’individualisme déjà cité, la permissivité n’est pas sans poser problèmes : « Pour beaucoup de peuples, il existe des règles strictes à observer dans les comportements personnels tout au long de la vie. Ces règles concernent notamment la pudeur, les comportements sexuels, le respect des parents, les devoirs envers les anciens, les rôles respectifs de la femme et de l’homme. Or un mode de vie occidentalisé va généralement remettre en cause ces règles et ces rôles, parfois de manière subtile ou discrète, parfois de manière frontales et massive. » p.86 ; une contradiction qui peut amener soit à un compromis, soit à un conflit entre ces deux conceptions.

Enfin dans le cinquième chapitre il énumère les trois traits caractéristiques de l’Occident : l’universalité (« L’universalité de la raison, de la logique, des argumentations est posée au point de départ de l’aventure de l’Occident, tout comme l’universalité de la morale, du juste et de l’injuste. » p.91), qui contient toutefois un risque grave : se transformer en projet totalitaire ; la nouveauté (« A l’opposé de toutes les sociétés pour qui la nouveauté est suspecte ou dangereuse, l’Occident semble habité par une fascination pour les ruptures dans la pensée, les façons de vivre, la technique, la politique. » p.94-95) ; et enfin : « la critique, le doute, l’examen des dogmes, des croyances sont au centre de la pensée durant toute l’histoire de l’Occident. Les formes en sont multiples : enquête philosophique, comédie, satire, liberté de presse, constitution systématique de contre-pouvoirs. Le noyau de sens est toujours le même : tenter de corroder les vérités immuables. Cette puissance du doute est liée à la recherche de nouveauté. On dirait qu’il s’agit toujours de mettre à l’épreuve ce qui parait acquis, de tenter d’ébranler ce qui semble le plus solide. Comme si l’un des ressorts de l’Occident était d’aller toujours plus loin dans la mise en cause, dans la critique et l’autocritique. » (p.98).

En fin de compte, l’Occident est-il à défendre, ou est-ce au contraire une calamité? Il faut au moins défendre ses bons côtés et combattre ses mauvais, conclut l’écrivain.

Malgré les reproches cités, nous avons là un petit livre passionnant, permettant de comprendre pourquoi l’Occident est à la fois admiré et détesté à travers le monde.

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