Jacques Ferrandez – Les tramways de Sarajevo

Jacques Ferrandez - Les tramways de Sarajevo

Voyage en Bosnie-Herzégovine

Jacques Ferrandez est auteur de multiples bandes dessinées, j’avais beaucoup apprécié les adaptations d’oeuvres d’Albert Camus comme « L’étranger » ou « L’hôte ». Parmi ses carnets de voyage celui sur l’Irak était intéressant, montrant un pays étranglé par l’embargo. En revanche sur un sujet comme l’ex-Yougoslavie on reste visiblement bloqué dans le conformisme :

-Les exactions des nationalistes croates sont citées, ce qui est louable vu que cela montre qu’on a eu dans cette région une guerre où trois camps s’affrontaient et non deux. En revanche l’auteur passe sous silence le nationalisme bosno-musulman du parti SDA, qui n’est pas moins responsable du désastre que ses équivalents serbe et croate. Pourtant il est obligé de rappeler que la vie politique en Bosnie est verrouillée par les trois partis nationalistes campant sur leurs positions (p.39-40).

-Les Serbes sont traités d’agresseurs (p.41). Ce serait comme dire que le président américain Abraham Lincoln avait agressé les Etats confédérés d’Amérique en 1861….

-Le bilan humain de la guerre est d’abord de 250 000 morts ou disparus (p.28) puis monte à 278 800 (p.40)! Or aujourd’hui on en compte moins de cent mille… Cela reste toujours un chiffre terrible, mais cela devrait conduire à relativiser les discours enflammés.

-« Population désarmée » (p.46) … voilà qui relève de la propagande, Izetbegovic préparait déjà le conflit avant son déclenchement en cherchant à se fournir en armes. Ce dernier a d’ailleurs une énorme part de responsabilité dans les souffrances de la population civile (voir ce que rapporte Michel Collon dans « Poker menteur » sur le siège de Sarajevo).

-Les massacres de Markale de 1994 et 1995 sont tous les deux attribués à l’artillerie serbe (p.52). A voir, puisque de nombreux auteurs accusent les forces bosniaques d’avoir bombardé leur propre population pour hâter l’intervention de l’OTAN.

-Paul Garde est un historien très controversé, ne faisant pas du tout l’unanimité. Son discours semble pourtant être une espèce de vérité officielle, vérité contestée par beaucoup de connaisseurs de la région… Il s’agit, je pense, d’une méthode de désinformation très courante : « l’expert » ou l’universitaire pris comme parole d’évangile, impressionnant le public par ses titres et diplômes, mais qui pratique en réalité le militantisme partisan et ne faisant absolument pas son travail d’information.

-« Trois barbus en tenue afghane » (p.78) sont croisés à la fin du voyage. Que font-ils là? Mystère… Mais j’ai quelques idées sur la question (cf l’article précédent sur le livre de Jürgen Elsässer).

Ce ne sont que quelques exemples, je pourrais continuer longtemps sur cette voie. Le voyage n’en reste pas moins plaisant, seulement le discours de l’auteur est révélateur de la perception d’un conflit à une époque donnée (ce travail a été publié en 2005). Tout comme Joe Sacco d’ailleurs cité dans la bibliographie, on est dans la demi-vérité, le lecteur devra chercher ailleurs s’il veut se renseigner véritablement sur la région.

Dans son superbe « Bosnie, anatomie d’un conflit » (disponible en archives ouvertes, malheureusement sans l’introduction et la conclusion) le chercheur Xavier Bougarel montre bien au contraire qu’il n’y a ni gentils ni méchants dans cette guerre, mais trois partis nationalistes qui s’alimentent réciproquement de façon parfaitement cynique.

Pour avoir une version alternative à l’histoire officielle, lire l’article de Marc-Antoine Coppo « La construction de quelques mythes balkaniques » (lien), ou encore le point de vue de Fabrice Garniron. Un « révisionnisme » (mot qui, rappelons-le, n’est pas péjoratif même s’il est souvent employé comme s’il l’était) insupportable à certains sans doute.

Quant au discours culpabilisant… à titre personnel je pense que la pire chose que la « communauté internationale » (novlangue désignant les Américains et leurs alliés?) ait faite aux Bosniaques a été de leur faire croire qu’ils pouvaient avoir un Etat indépendant alors même que les conditions n’étaient pas réunies. Résultat des courses, outre une guerre civile terrible : un pays pauvre, quasiment enclavé, corrompu, divisé et sous protectorat international.

Article légèrement modifié le 13/08/2015

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