[Parenthèse] Sur le « conspirationnisme », le cas yougoslave

Les sites internet « conspirationnistes » ont du succès se désolent certains. Drôle de néologisme qu’il faudrait définir : a-t-il été inventé pour désigner un phénomène inquiétant de ceux qui voient des complots partout, ou juste pour discréditer ceux qui réfutent une vérité officielle… invraisemblable?

Oui les théories complotistes et conspirationnistes pullulent. Mais comment ne pas être sceptique sur tout, quand on entend des farceurs comme BHL? Quand on voit l’état catastrophique de la Libye aujourd’hui, sachant que l’opposition à la guerre fut inexistante au début de l’opération? La désinformation à destination des opinions existe. Les attentats sous fausse bannière, cela existe aussi. Les manipulations que l’on soupçonnait sont parfois confirmées par des aveux des acteurs impliqués, des témoignages, des archives gouvernementales, des journalistes et historiens après enquête sérieuse…

Ces derniers mois je ne cesse de repenser aux conflits dans l’ex-Yougoslavie, plus précisément à la manière fallacieuse dont on nous les a présenté (et qu’on continue à présenter). Peut-être parce que dans le conflit dans le Donbass, en Ukraine, y ressemble, la République populaire de Donetsk paraissant être une copie de la République serbe de Krajina. Les extrémistes ukrainiens veulent sans doute faire la même chose aux russophones que les extrémistes croates lors de l’opération tempête d’août 1995, c’est à dire expulser la population par la terreur.

Mais il n’y a pas que ça. La Yougoslavie c’est surtout la façon de calomnier un peuple tout entier en le « nazifiant ». On peut justifier des guerres très facilement ainsi. Si il y a un génocide, que tout un peuple est assimilé aux nazis, qui pourrait protester contre une intervention militaire? Toute réflexion est impossible.

Sur la guerre de Bosnie trois massacres à Sarajevo sont souvent cités comme exemples de manipulations éventuelles et restent controversés quant à leurs auteurs : celui du 27 mai 1992 à la boulangerie, le premier de Markale le 5 février 1994 et le second le 28 août 1995. Deux décennies plus tard la question n’est pas tranchée avec certitude (on peut trouver une version pro-serbe ou pro-bosniaque selon les sources). Ils ont permis en tout cas de sanctionner les Serbes, tout de suite accusés, de provoquer une intense émotion dans l’opinion publique et de justifier l’intervention finale de 1995 (opération Deliberate Force).

Si ces trois exemples sont controversés il est toutefois avéré que les forces gouvernementales bosniaques se sont livrées à un certain nombre de provocations : cela est rapporté par Michel Collon dans « Poker menteur » (p.26, « silence quand un régime tire sur sa propre population »), on peut aussi écouter l’émission de de France culture pourtant pas tendre avec les Serbes (33ème minute à écouter ici : « Ils tirent sur leur propre population. Il y a un tireur bosniaque qui tire sur les civils bosniaques. Le casque bleu dit : « Nous le filmons […]. Nous montrons le film de ce tireur bosniaque. La télévision ne veut pas montrer ça. C’est insensé, ils disent. L’opinion publique ne comprendrait pas. La guerre c’est insensé.« ).

Emir Kusturica sur le début des violences en 1992 fait remarquer encore : « À Kiev, l’histoire des snipers qui ont ouvert le feu sur la place Maïdan ressemble de manière troublante aux événements de Sarajevo en 1992. Durant le siège de la ville, des tireurs isolés ont terrorisé les habitants et personne à Sarajevo ne savait d’où venaient ces snipers. Exactement comme à Kiev. On ne sait toujours pas qui a ouvert le feu sur les manifestants et les forces de l’ordre. » *

A plusieurs reprises j’ai retrouvé des témoignages de soldats français de la FORPRONU affirmant que des soldats bosniaques leur tiraient dessus pour en faire accuser les Serbes. Il faut savoir que parmi les dizaines de soldats français tués en Bosnie une partie l’a été par des tireurs bosniaques…

J’ai longtemps pensé que la Bosnie était la guerre « juste » par excellence – à laquelle s’opposerait des guerres « injustes », comme celle de l’Irak en 2003. En fait avec le recul la Yougoslavie est le début de toutes les dérives à venir, de toutes les ingérences néocoloniales post-guerre froide. Toutes les guerres à venir découlent de la Bosnie, plus exactement son traitement médiatique et idéologique. D’une propagande tellement efficace qu’elle continue à être servie en guise d’information. Du sentiment de culpabilité qu’on fait peser sur les opinions publiques pour les amener à accepter l’ingérence. Un véritable terrorisme intellectuel, faisant des opposants à la guerre les complices des nouveaux nazis…

Mais si à la place de l’émotion, on réfléchissait sur les causes et les origines du conflit? Pratiquons l’exercice de l’uchronie : que se serait-il passé si les gouvernements occidentaux avaient affirmé aux nationalistes des peuples de Yougoslavie : « Nous ne reconnaîtrons pas les républiques indépendantes sans l’accord du gouvernement central yougoslave. Pas un seul soldat étranger ne sera envoyé. »? Si on avait attendu plusieurs années les effets de la transition post-communiste, du multipartisme et l’installation de l’économie de marché, le temps que les esprits se calment? Peut-être que la guerre n’aurait pas éclaté! Que les partis nationalistes auraient revu leurs ambitions à la baisse et se seraient abstenus de faire sécession, du moins pas avant une certaine période.

Même à une époque où je pensais naturellement que « Serbe » était synonyme de « méchant de l’histoire », je trouvais la version officielle telle qu’elle était dite incohérente. Premièrement l’appellation de « génocide » m’avait toujours choqué, on était dans la banalisation extrême des crimes du nazisme (ou au choix d’autres exemples comme le génocide arménien ou celui des Khmers rouges). Les chiffres des pertes humaines, même s’ils montrent une terrible guerre civile, devraient pourtant modérer cette affirmation… J’appris plus tard que dès 1992 l’accusation était lancée, avec des rumeurs infondées de camps d’extermination (notamment avec une célèbre photo montrant un homme décharné derrière des fils barbelés) : une falsification n’ayant rien à envier à Timisoara et l’affaire des couveuses du Koweït. Et deuxièmement je ne comprenais pas pourquoi on refusait l’autodétermination aux Serbes du Kosovo, de Bosnie et anciennement de Croatie. Pourquoi ce deux poids deux mesures? Même avec la fable des méchants Serbes une telle contradiction n’avait aucun sens.

Décidément la Bosnie n’était pas la cause juste par excellence. C’est au contraire l’archétype de la désinformation, de la justification de guerre d’agression contre des pays qui n’ont agressé personne, de la création de non-Etats. A ceux qui se sont battus pour l’intervention et estiment normal de calomnier tout un peuple, on peut leur répondre qu’ils se sont battus pour un pays qui n’existe pas, qu’ils croient avoir défendu un peuple alors qu’ils n’ont fait que justifier les guerres à venir (au Kosovo surtout où les prétextes avancés étaient complètement faux). On est dans « l’impérialisme humanitaire » que dénonçait très justement Jean Bricmont (avec qui je ne suis pas toujours d’accord sur la forme, mais qui avec le recul a entièrement raison sur le fond).

Emir Kusturica aurait dit en mai 1995 dans les pages du Figaro : « La seule erreur de Milosevic a été de croire que les Serbes étaient 250 millions et de ne pas avoir deux bombes atomiques dans ses poches. » (je ne retrouve pas l’article donc le conditionnel est de rigueur). C’est évidemment une critique acerbe du droit d’ingérence : les faibles ne s’ingèrent pas dans les affaires des forts!

Aujourd’hui je constate que la leçon n’a toujours pas été retenue. Ni sur le droit d’ingérence, ni sur la désinformation : en Syrie où le massacre de la Ghouta le 21 août 2013 a failli provoquer un désastre régional (Antoine Sfeir qui n’est absolument pas pro-Assad « Une frappe sur la Syrie peut embraser toute la région.« ), en Ukraine où le crash de l’avion MH17 le 17 juillet 2014 a provoqué une intense campagne anti-Poutine dans la presse occidentale, sans que l’origine du tir ait été prouvée…

Donc oui, méfions nous des thèses « conspirationnistes » n’étant pas prouvées ou étayées par une démonstration convaincante. Mais ne croyons pas sur parole les fables qui nous sont racontées à longueur de journées…

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*PS [20/03/2015] : concernant l’histoire des snipers on retrouve très souvent la version que ce sont des Serbes qui tiraient sur des civils pacifiques en avril 1992, au début du siège. Dans « Bosnie, anatomie d’un conflit », au chapitre 2, Xavier Bougarel reprend cette version mais précise en note : « Selon Ţeljko Vuković, correspondant à Sarajevo du quotidien Borba, des snipers du SDA auraient également tiré sur la foule des manifestants. Voir Ţ. VUKOVIĆ, L’assassinat de Sarajevo, Paris, Calman-Levy, 1995. » Cela veut donc dire que les deux partis nationalistes, serbe et bosno-musulman, ont tous les deux eu intérêt à ce que la guerre civile éclate et atteigne un point de non-retour!

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