Alain Chouet sur l’islamisme en Algérie

En Algérie, le pouvoir et les richesses ont été accaparés par la « noblesse d’épée », composée des personnes qui ont mené la guerre de libération contre la France, les moudjahidines du Front de Libération Nationale (FLN). Ceux que l’on appelle aujourd’hui assez improprement les « généraux », car s’il y a beaucoup de généraux parmi eux, ils ne sont pas tous militaires. Il existe tout à fait officiellement en Algérie une « Organisation des moudjahidines »*, qui concentre d’importants privilèges politiques et économiques en raison de leur engagement dans la lutte d’indépendance. Comme les moudjahidines commencent à se faire vieux et ne sont pas éternels, ils ont créé tout aussi officiellement pour leurs enfants une « Organisation des fils de moudjahidines »*, qui prolonge les privilèges des anciens. J’attends maintenant l’organisation des petits-fils de moudjahidines, qui ne saurait tarder.
Bref, l’Algérie indépendante s’est construite autour de ses anciens combattants, qui se sont assuré le monopole de la légitimité en raison de leur sacrifice. Qui pourrait la leur contester? D’ailleurs en France, qui aurait contesté la légitimité des anciens combattants après la guerre de 1914 ou celle des résistants après la guerre de 1940? En Algérie, quel démocrate, quel tenant d’une idéologie importée, communiste, socialiste ou libérale, pourrait se lever et battre en brèche l’autorité installée, même si elle se révèle autoritaire et prédatrice? Quiconque s’y risque s’entend toujours répondre : « Mais où étiez-vous, où était votre père en 1960, cher ami? Votre papa n’était-il pas harki par hasard? » Ce qui était d’ailleurs, dans les années 1980, le cas de nombreux militants du Front Islamique du salut soucieux de faire oublier, par leur adhésion à l’islam, la « faute » de leurs pères.

[…] En terre d’islam, la seule forme de légitimité opposable à celle de cette noblesse d’épée ne peut procéder que d’un ordre supérieur, celui du divin, de la religion, devant lequel aucune légitimité temporelle ne fait le poids. Or, d’une manière générale, les dirigeants algériens ne sont jamais passés pour des parangons de vertu religieuse. […]

*Leurs noms exacts sont « l’organisation nationale des moudjahidine » et « l’organisation nationale des enfants de moudjahidine »

Alain Chouet – Au coeur des services spéciaux

Alain Chouet - Au coeur des services spéciaux

Ce passage appelle quelques critiques :

-Si effectivement les anciens moudjahidine forment une caste de privilégiés, il est connu en Algérie qu’il y a de très nombreux imposteurs parmi ces derniers (leur nombre a ainsi grossi avec le temps!). Le scandale des faux moudjahidine n’est probablement que l’arbre qui cache la forêt (lire aussi cet article de Hamid Lafrad).

-Parmi les « généraux » en question certains sont issus de l’armée coloniale et ont déserté quelques mois avant le cessez-le-feu (les « DAF« ). L’opposition islamiste les dénonçait d’ailleurs comme des « généraux harkis ». Les biographie dressées par Hichem Aboud dans son livre « La mafia des généraux » sont édifiantes, surtout celle de Mohamed Touati.

-La qualification des islamistes algériens comme étant des « fils de harkis » est récurrente par les tenants du régime, je n’ai pourtant rien trouvé allant dans cette direction. Au contraire le parcours de certains chefs et cadres islamistes semble aller dans le sens inverse : ceux du FIS d’abord, Abassi Madani qui est un militant de la première heure (il a participé à la Toussaint rouge), Ali Belhadj qui est le fils d’un combattant du FLN. Mustapha Bouyali, qui a lancé la première insurrection islamiste en 1982 avec le MIA, est lui aussi un ancien moudjahid etc…

-De plus idéologiquement le FIS s’inscrit en grande partie dans la continuité de l’Etat-FLN, bien qu’il se présentait comme étant une rupture radicale avec ce dernier (cf Lahouari Addi, Luis Martinez dans « La guerre civile en Algérie », Benjamin Stora dans « Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance »). Abassi Madani a lui-même été un élu du parti unique FLN entre 1969 et 1974, soit sous la période Boumediène. Prônant l’arabisation de l’enseignement dans les années 80, il envoyait ses enfants au lycée français (source), ce qui montre qu’il n’était pas foncièrement différent des dignitaires du régime en place. Plus généralement l’islam est inséparable du nationalisme algérien, au moins depuis Messali Hadj, cette séparation entre nationalisme algérien et islamisme me parait donc injustifiée.

-Enfin lors de la guerre du Golfe, le FIS prenait violemment parti en faveur de l’Irak de Saddam Hussein (régime qui jusque là était moderniste et laïc) allant jusqu’à envoyer des volontaires. Cela montre son nationalisme très fort, au-delà de l’idéologie.

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Ce livre que j’avais déjà recensé n’en reste pas moins très enrichissant, et j’en conseille fortement à la lecture à ceux qui veulent se renseigner sur le monde musulman et les origines et la réalité du terrorisme islamiste. Il souffre néanmoins de quelques faiblesses, notamment une diabolisation excessive des Frères musulmans.

Article mis à jour le 20/12/2014

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