Au pays du sang et du miel (film, 2011)

Au pays du sang et du miel

Il est permis de placer un peuple au ban des nations. De le définir comme un ramassis de violeurs et d’extrémistes n’ayant rien à envier aux nazis. Il est permis de dresser contre ce peuple l’ensemble de la planète, de préparer à son égard un tribunal rappelant celui de Nuremberg, d’élaborer des plans d’intervention militaire et des stratégies de bombardements ciblées. Il est permis de chasser ce pays de l’ONU et de soumettre les Serbes à un embargo économique total. Cela est permis puisque c’est cela qui est fait.

Mais il est permis aussi de penser que cet acharnement manque de discernement. Qu’un peuple n’est jamais coupable dans son ensemble. Qu’une nation a une histoire et une mémoire. Que les manipulations médiatiques existent. Et que l’émotion, l’emportant sur la raison, est bien mauvaise conseillère.

Jacques Merlino – Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (p.19)

La désinformation est totale (…) La télévision a besoin d’un bouc émissaire. Pour l’instant, il y a une unanimité totale pour condamner les Serbes, et cela ne facilite pas la recherche d’une solution. Je ne pense pas que l’on puisse envisager le problème de l’ex-Yougoslavie et de la Bosnie-Herzégovine uniquement sous l’angle anti-serbe. C’est beaucoup plus compliqué que cela. (…) Un jour, en pleine guerre croato-musulmane, nous avons donné des informations sur des massacres commis en Bosnie par le HVO, l’armée croate. Un journaliste américain m’a dit : “Si vous donnez ce type d’informations, les téléspectateurs américains n’y comprendront plus rien”.

Général Francis Briquemont (rapporté par Michel Collon dans « Poker menteur » p.16-17).

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Evidemment si on présente la guerre de Bosnie avec le manichéisme habituel « Méchants serbes nationalistes/gentils Bosniaques tolérants », tout devient plus simple, mais cela n’aide nullement à la lisibilité du conflit. Il a ainsi existé des Serbes pro-Bosniaques (à Sarajevo durant le siège par exemple, voir le cas emblématique de Jovan Divjak), des Bosniaques pro-Serbes (Fikret Abdic en Bosnie occidentale, voir ce lien). Loin d’être binaire, le conflit est complexe, tellement qu’il n’est pas sûr que les habitants du pays le comprennent eux-mêmes (je ne sais plus où j’ai lu ça mais j’ai trouvé la remarque amusante). On peut aussi rajouter le camp croate qui a fait alliance avec l’un ou l’autre camp selon les circonstances, comme le montre le siège de Mostar.

Aujourd’hui encore le pays est compliqué et très divisé : « Pour illustrer la camisole dans laquelle la communauté internationale a enfermé la Bosnie-Herzégovine (après les accords  de Dayton en 1995, qui ont mis fin à la guerre) il suffit de rappeler que dans ce pays pauvre, il y a 14 gouvernements, 13 Premiers ministres et 136 ministres ! Lors des dernières élections générales, en 2000, pas moins de 8 242 candidats ont concouru pour 518 postes politiques. » Article tiré d’un journal croate.

Mais venons-en à ce film réalisé par Angelina Jolie, qui signait son premier long métrage. Nous avons là typiquement l’artiste occidental engagé qui veut bien faire, mais qui au final cause un grande préjudice sans s’en rendre compte. Déjà rien que le texte d’introduction sur les communautés qui vivaient harmonieusement avant la guerre : peut-être en apparence, et sans doute réellement dans certaines régions, mais globalement le feu couvait sous la cendre. L’excellent Underground d’Emir Kusturica est révélateur. Croire que du jour au lendemain une nation peut s’effondrer relève de la naïveté, l’histoire de la Yougoslavie tout au long du XXème siècle, faite de tensions inter-communautaires fréquentes, est là pour le prouver (je renvoie au très bon « Bosnie, anatomie d’un conflit » de Xavier Bougarel).

Le conflit semble ensuite brusquement survenir en 1992, alors qu’il était déjà en préparation depuis quelques années, et qu’il avait déjà commencé en Slovénie (heureusement vite achevé pour ce dernier) et en Croatie. Rien sur les causes profondes de la guerre (encore que le scénario a le mérite de rappeler, brièvement, le traumatisme causé au peuple serbe par l’Etat oustachi, impossible à oublier), sur le jeu trouble des partis politiques nationalistes, quels qu’ils soient.

Le texte de conclusion précédant le générique de fin n’est pas forcément moins absurde : il y aurait eu ainsi 50 000 femmes bosniaques violées (chiffres fantaisiste, largement exagéré : Amnesty International parle de « milliers » de femmes, mais pas de dizaines de milliers) ou encore le fait que le conflit aurait été le plus meurtrier depuis la deuxième guerre mondiale (la Corée en 1950-1953? Le Vietnam en 1959-1975? La R.D.C. en 1998-2002? Même en se limitant à l’Europe cette déclaration est fausse, la guerre civile en Grèce en 1946-1949 ayant fait plus de victimes…).

Le film lui-même a été assez bien résumé par Jean-Arnault Dérens sur le blog du Monde diplomatique : la réalisatrice a voulu résumer un conflit long de trois ans en accumulant les poncifs. Ce qui fait qu’on avance sans comprendre grand chose, si ce n’est que les Serbes sont des assassins : meurtres gratuits de civils, tirs de sniper*, utilisation de boucliers humains, exécutions de prisonniers… Cette diabolisation est fatigante à force. On pourrait presque parler de racisme vu que c’est tout un peuple qui est déshumanisé…

Bref, une fois de plus le célèbre proverbe se confirme : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

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*A ce propos le colonel Michel Goya, qui était casque bleu à Sarajevo en 1993, témoigne  : « En fait nous avions été visés par des Bosniaques, que des Serbes ont bientôt imités. Pendant dix jours, tout le monde nous a arrosés! Nous étions venus apporter la paix, mais en réalité nous gênions tout le monde. » Tiré du magazine Guerres & Histoire, numéro 3, p.9.

Article modifié le 15/11/2014

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