Jean Bricmont – Impérialisme humanitaire

Jean Bricmont - Impérialisme humanitaire

Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort?

Je dois dire que j’attendais beaucoup de ce livre. J’en ressors avec une impression mitigée. Jean Bricmont est un essayiste que j’avais découvert il y a quelques années grâce à ses articles postés sur internet. Je trouvais sa critique ferme du néo-impérialisme occidental intéressante mais trop démagogique. Mais c’était avant la guerre en Libye de 2011… je n’aurais jamais pensé qu’après la désastreuse invasion américaine de l’Irak, l’Occident aurait osé, à nouveau, détruire un pays arabe (sans compter ce qu’on s’apprêtait à faire en Syrie…), le tout dans un unanimisme médiatique hallucinant.

Le livre ici confirme mon point de vue. L’auteur est physicien de métier ; son domaine n’est ni l’Histoire, ni la géopolitique, ni l’économie… et ça se ressent! Il ressort ainsi de vieilles antiennes tiers-mondistes, typiques de l’Européen blanc gauchiste se sentant coupable de la colonisation. On retrouve simplifications grossières et absurdités historiques, démenties depuis longtemps par certains chercheurs – critique que l’on peut également adresser au célèbre Noam Chomsky, préfaçant la seconde édition revue et augmentée. Par exemple la thèse léniniste sur l’impérialisme colonial et le capitalisme est dépassée depuis très longtemps (cf Jacques Marseille). L’URSS est placée en position de victime, comme si elle n’avait pas été elle-même un empire… la liste des égarements est longue!

Est-ce que pour autant la critique de l’auteur à l’égard de l’interventionnisme fanatique est infondée? Non, elle est même pertinente. « L’idéologie des droits de l’homme », née après la guerre du Vietnam selon lui, justifie les guerres d’agression et paralyse le mouvement pacifiste qui a trop peur de passer pour complice de « l’autre camp » (Saddam Hussein, Milosevic, les Talibans…). Le comble c’est que ce sont souvent des intellectuels et partis de gauche qui sont les plus bellicistes! Il démonte ainsi avec brio les arguments en faveur de ces guerres : antifascisme, droits de l’homme, démocratie, défense des minorités… Le point Godwin est systématiquement atteint, il n’est pas rare que la propagande ressorte les accords de Munich pour culpabiliser les pacifistes ; au contraire justifier une guerre au nom de la défense des minorités comme on l’a fait avec l’ex-Yougoslavie aurait paru pour fasciste quelques décennies plus tôt, rappelant précisément les motifs des nazis avec Munich en 1938!

Sur la défense des droits de l’homme il rappelle que la Déclaration universelle de 1948 contient des droits sociaux (articles 22 à 26) qui ne sont pas moins importants que les libertés civiles, qu’il est possible de sauver beaucoup plus de vies humaines en luttant contre la faim dans le monde ; qu’il est facile de juger quand on vit dans des pays à la fois démocratiques et bénéficiant d’un niveau de vie élevé.

Il critique les organisations de défense des droits de l’homme qui ont refusé de se positionner sur la légitimité de la guerre d’Irak en 2003, constate que s’il y a eu un fort mouvement d’opposition à l’invasion américaine, peu de monde a réclamé le départ des troupes d’occupation ensuite… De même pour le paradoxe consistant à violer massivement les droits de l’homme tout en invoquant ces derniers!

Concernant les arguments d’opposition aux guerres l’auteur s’en tient finalement à un anti-impérialisme classique : la défense du droit international et le respect de la souveraineté nationale. Souveraineté précisément violée lors de la guerre d’Espagne par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, conflit souvent pris comme une référence par les partisans du devoir d’ingérence!

Le livre est facile à lire ; il a toutefois peu d’intérêt pour ceux qui ont déjà lu ses articles ou écouté ses conférences, ou connaissent la politique étrangère américaine depuis 1945 (du moins sa face la plus sombre : soutiens à de multiples coups d’Etat, invasions, embargo contre l’Irak dans les années 90…). Malgré ses faiblesses il est tout même très utile si on veut sortir du terrorisme intellectuel pratiqué par certains : ceux qui par exemple invoquent systématiquement Srebrenica tout en oubliant les causes de la guerre de Bosnie (refus des accords de Carrington-Cutileiro par le président bosniaque Alija Itzebegović) ou encore le Rwanda, employant de façon redoutable l’arme de la culpabilisation…

A voir :

-ce qu’il disait au moment de la guerre en Libye, constatant, hélas, que le Front national était le parti le plus hostile à l’intervention : http://www.dailymotion.com/video/xisp81_jean-bricmont-l-imperialisme-humanitaire-1_news

-un entretien d’une heure datant d’octobre 2012 reflétant bien sa pensée : http://vimeo.com/55811654

Article modifié et complété le 09/01/2015

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Cet article a été publié dans Actualités et politique, Cambodge, Histoire - Autres, Histoire de Cuba, Histoire de France, Histoire de l'Afghanistan, Histoire de l'ex-Yougoslavie, Histoire de l'Irak, Histoire des Etats-Unis, Histoire du Vietnam, Lectures, Seconde guerre mondiale. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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