Jean-Pierre Peyroulou – Atlas des décolonisations

Jean-Pierre Peyroulou - Atlas des décolonisations

Une histoire inachevée

Plus de 120 cartes et infographies pour retracer l’histoire des décolonisations, de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

-De 1937 à 1954 : la Seconde Guerre mondiale conduit à la décolonisation de l’Asie.

-Naissance du Tiers-Monde : un nouveau pas vers l’émancipation dans le contexte de la guerre froide.

-Les Etats d’Afrique nés dans les années 1960 concentrent aujourd’hui crises et pauvreté extrême : pourquoi ?

-Les conséquences dans l’actualité : présence française en Afrique, conflit israélo-palestinien, statut de la Nouvelle-Calédonie…

Ce panorama inédit fait le lien entre les luttes pour l’indépendance et leurs conséquences. Eminemment pédagogique, il nourrit le débat très vif, en France et dans le monde, sur l’héritage colonial.

Thème m’intéressant fortement, je ne pouvais passer à côté d’un tel document. Divisé en quatre parties « 1937-1954 la fin des empires coloniaux », « Emergence du tiers-monde, guerre froide et arabisme », « Décolonisation en Afrique et développement » et « Questions néocoloniales et postcoloniales », on a ici une vision globale de ce qui a probablement été le phénomène géopolitique le plus important après 1945.

Asie du sud-est, Maghreb, Afrique subsaharienne : de multiples régions du monde sont ainsi abordées. Des guerres et crises méconnues sortent de l’oubli : Inde avec le Quit India Movement de Gandhi en 1942, Indonésie et Malaisie, l’insurrection de l’UPC au Cameroun et des « Mau-Mau » au Kenya, l’éclatement du Congo belge dès son indépendance en 1960 (la crise aurait tué un million de congolais entre 1960 et 1964, p.61), les guerres coloniales de l’Empire portugais ou encore la lutte de l’ANC contre l’apartheid en Afrique du sud.

L’atlas fourmille d’informations, aborde largement les questions d’indépendance économique et les problèmes du néocolonialisme : nationalisme pétrolier, dettes publiques qui asphyxient les Etats africains à partir des années 80, (comme aujourd’hui avec la Grèce…), conférences de Bandung en 1955 (dont l’auteur estime que « nous pouvons surtout y lire l’origine du monde multipolaire que nous connaissons aujourd’hui« , p.36) et d’Alger en 1973, le pré carré français en Afrique (p.76-77, la fameuse « Françafrique »).

Une double page est consacrée au contentieux de la Nouvelle-Calédonie, marquée par une décennie de violences de 1981 à 1989, dont l’auteur conclut à propos de l’indépendance, p. 87 : « Outre l’attachement à la France, une partie de la population, les Caldoches mais aussi des Kanakes, craint que la Nouvelle-Calédonie ne perde plus qu’elle ne gagne à l’indépendance sur le plan économique et social, surtout depuis que l’Etat français contribue comme jamais au développement du pays.« 

La quatrième partie traite également les conflits du Sahara occidental et israélo-palestinien.

Toutefois on regrettera le ton engagé de l’historien par moments, qui nuit un peu à l’intérêt d’un tel travail. Sur la guerre d’Algérie – sujet que je connais le mieux – j’ai trouvé la présentation de certains faits très critiquable :

-p.18-19 sur les massacres de Sétif et Guelma en mai 1945, il fait remonter le soulèvement à un tir de policier à Sétif le 8 mai. Pourtant l’historiographie sur les évènements a progressé depuis quelques années : « À l’issue d’une longue et scrupuleuse enquête, Roger Vétillard a démontré qu’en réalité, avant ce tragique épisode intervenu un peu après 9 heures du matin, deux Français avaient déjà été assassinés : à 7 heures, Gaston Gourlier, régisseur du marché aux bestiaux et, quelques minutes plus tard, M. Clarisse. L’émeute, qui fit au total 40 morts parmi la population européenne (28 le jour même, les autres des suites de leurs blessures) s’inscrit dans une stratégie de tension délibérément mise en oeuvre par le PPA qui avait programmé, depuis le mois d’avril, une insurrection et parmi les manifestants du 8 mai nombreux étaient armés. » D’après Daniel Lefeuvre, dans sa critique du documentaire « La déchirure ».

Le bilan de la répression fourni par les archives de l’armée américaine de 17 000 morts est pour le reste très exagéré, la plupart des historiens donnant un nombre inférieur à dix mille. Charles-Robert Ageron par exemple donnait les estimations de 5000 à 6000 comme crédibles. Récemment le préfet Roger Benmebarek le ramène à 2500. C’est typiquement un sujet historique où la surenchère se mêle à la désinformation : les chiffres exagérés relèvent de la propagande pour mobiliser l’opinion (ce qui se comprenait à l’époque, mais ce n’est plus justifié aujourd’hui).

-Il est sous-entendu qu’il n’y a pas eu de négociations entre le FLN et le gouvernement français avant 1961 (p.48), ce qui est une falsification de la réalité, puisque de nombreuses tentatives ont eu lieu durant tout le conflit (la fameuse phrase de Clausewitz prend tout son sens ici : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens« ).  Déclarer en plus que la guerre d’Algérie « aurait pu cesser, en 1956, par une négociation dans le cadre d’un règlement général des indépendances en Afrique du Nord.« , dans la conclusion de la deuxième partie p.52, est fallacieux : le gouvernement de Guy Mollet n’aurait jamais pu accepter les conditions posées par le FLN à l’époque (ou alors on peut imaginer qu’il aurait été tout de suite renversé vu le caractère parlementariste de la IVème république). Il faut vraiment lire le témoignage de Joseph Begarra dans « Guy mollet – Un camarade en République » p.518-522 pour comprendre les difficultés à trouver un terrain d’entente.

Sans compter le fait que le statut juridique de l’Algérie française (trois départements) et la présence d’environ un million de ressortissants français rendaient la crise algérienne beaucoup plus difficile à résoudre que la décolonisation du Maroc et de la Tunisie (deux protectorats) même si bien sûr tous ces évènements sont liés et ne peuvent être pris séparément.

-p.78 « le FLN garantit la présence des Français dans l’Algérie indépendante« , c’est vrai si on en croit les accords d’Evian, ces derniers ont malheureusement été désavoués par le congrès de Tripoli de mai-juin 1962, qualifiés de « plate-forme néocolonialiste« . Comment en plus ne pas citer le massacre du 5 juillet 1962 à Oran, une des journées les plus meurtrières de toute la guerre d’Algérie?

Il reste que dans l’ensemble le traitement de la guerre d’Algérie est novateur, permettant de mieux comprendre les différents aspects du conflit. J’ai simplement trouvé certains jugements anachroniques : les mentalités qui prévalaient en 1945-1962 ne sont pas celles d’aujourd’hui, comme le montrent les discours respectifs de François Mitterrand et Pierre Mendès-France de novembre 1954.

Enfin pour finir, j’ai trouvé que certains parallèles avec le colonialisme étaient déplacés (les émeutes de 2005, oui bon…). J’ai tout d’un coup eu envie de relire l’essai culte de Daniel Lefeuvre « Pour en finir avec la repentance coloniale » (dont il ne faut pas s’arrêter au titre provocateur : il s’agit d’une réaction républicaine ô combien légitime quand on voit tous ceux qui vomissent leur haine de la France tout en ayant aucune culture historique…).

Donc en conclusion : un atlas de grande qualité, un de plus de cette excellente collection, même si certains passages doivent être soumis à une analyse critique.

Publicités
Cet article a été publié dans Actualités et politique, Cambodge, Histoire - Autres, Histoire de France, Histoire de l'Algérie, Histoire de la Tunisie, Histoire du Vietnam, Lectures, Première guerre mondiale, Seconde guerre mondiale. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s