Il y a un an : le coup d’Etat en Egypte

Plus je me suis renseigné sur les pays musulmans, plus je me suis rendu compte que les peuples ne se comprenaient pas. L’islamisme est à ce titre révélateur : on a une politique étrangère qui alterne entre angélisme (Arabie Saoudite, Qatar…) et diabolisation stupide et criminelle (en estimant que les régimes autoritaires ne doivent pas être critiqués, étant un rempart contre le fanatisme religieux…). Je suis frappé que beaucoup en Europe sont incapables de comprendre que d’autres pays n’ont pas connu le processus de sécularisation (qui en France ne s’est pas faite du jour au lendemain comme le montre le tableau L’Angélus de Jean-François Millet) et que le concept de laïcité ne veut rien dire dans les pays arabo-musulmans (ou plutôt : il est compris et il a une signification péjorative). Si en France la société a été marquée par l’anticléricalisme républicain, un tel phénomène ne risque pas d’arriver dans l’islam sunnite, où il n’y a tout simplement pas de clergé.

Revenons-en à l’Egypte. Il y a un an jour pour jour, l’Armée destituait le premier chef d’Etat démocratiquement élu. Comme plusieurs observateurs j’avais tout de suite pressenti qu’il y aurait un bain de sang – d’autant plus que je venais de sortir de plusieurs lectures sur la terrible guerre civile algérienne, présentant de nombreuses similitudes. Les arguments en faveur de ce qu’il faut bien appeler un putsch sont d’une vacuité totale : les « 30 millions de manifestants » contre Morsi (sidérant, on n’a jamais vu un tel nombre…), les Frères Musulmans sont une organisation totalitaire (après six décennies de dictature militaire, l’armée égyptienne n’a aucune leçon à donner en matière de démocratie), Morsi a un bilan catastrophique (après une seule année de mandat?) etc…

Plus étonnant est l’argument anti-impérialiste : j’ai pu voir ainsi des sites que je classerais à l’extrême-gauche s’enthousiasmer pour le coup d’Etat, probablement par nostalgie du tiers-mondisme de Gamal Abdel Nasser. Or voilà qui est surprenant vu que les Frères musulmans ont été créés en réaction à l’impérialisme britannique, et qu’ils avaient soutenu le renversement du roi Farouk par les Officiers Libres en 1952 (avant d’être victime de la répression). Surprenant aussi : l’armée égyptienne, depuis les accords de Camp David en 1978, reçoit chaque année une aide considérable des Etats-Unis. En matière d’anti-impérialisme, on a vu mieux!

Cette incompréhension avait été relevée par Bruno Etienne : des européens, bien que sympathisant pour la cause du tiers-monde, ne côtoient que des intellectuels occidentalisés et sont coupés des masses arabo-musulmanes. Et cette incompréhension est grave, si on en arrive à trouver acceptable ce qui s’est passé le 14 août 2013 place Rabia (au passage ce massacre est révélateur par rapport au conflit en Syrie : il y a des dictatures arabes qui indignent nos gouvernements et d’autres non…).

Durant la guerre civile algérienne les deux tendances qui avaient déchiré le monde intellectuel sont les « dialoguistes », favorables à un accord avec les islamistes, et les « éradicateurs », partisans de la guerre totale à leur encontre. Après avoir lu de nombreux livres sur le sujet c’est devenu une évidence qu’une Algérie dirigée par le FIS, après un compromis, n’aurait jamais connu la tragédie des années 90. Le coup d’Etat du 11 janvier 1992 a sanctionné les islamistes modérés et démocrates et encouragé les partisans de la lutte armée : il ne faut pas oublier que le régime, après la répression d’octobre 1988, était détesté par une grande partie de la population.

Ce schéma dialoguiste/éradicateur se retrouve aujourd’hui dans les autres pays arabes. La démocratie par définition se fait par le dialogue, non par l’éradication. On a aujourd’hui pour la Tunisie le résultat de la première solution, en Egypte la seconde…

A titre d’exemple les articles d’Alain Gresh publiés sur le blog du Monde diplomatique depuis un an sont dans cette ligne dialoguiste.

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Pour illustrer le décalage culturel, voici un sondage de 1927 cité par l’historien Hamit Bozarslan sur la Turquie, à Istanbul :

A la question « quelle est la chose la plus sacrée pour vous » que posait un magazine à la jeunesse :

-2 % répondaient « les droits de l’homme et l’internationalisme »
-2 % « un idéal »
-40 % « l’honneur »
-40 % « la religion et le Coran »
-5 % « la patrie »
-10 % « la nation »

Ce qui nous donne en graphique (on comprend mieux les résultats de l’AKP dans ces conditions) :

Sondages Turquie 1927

Article mis à jour le 04/07/2014

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