Loïc Abrassart – Cuba, la révolution trahie

Loïc Abrassart - Cuba, la révolution trahie

Peu de pays suscitent à la fois autant d’attraction et d’hostilité, de fantasmes et d’espoirs. Cuba, l’île du cigare, du rhum et de la salsa, est aussi un régime – instauré par Fidel Castro – qui déchaîne les passions depuis la révolution de 1959. Jouissant d’un niveau d’instruction et d’un système de santé inégalés en Amérique latine, Cuba est aussi un État autoritaire, sans liberté d’expression et pratiquant la censure. Soumise à un embargo de la part des États-Unis depuis 40 ans, et après 10 ans de crise profonde consécutive à la fin du bloc soviétique, l’économie cubaine se rétablit peu à peu grâce au tourisme et à de nouveaux partenariats. Ce livre revient sur l’histoire chaotique du pays et présente les scénarios et les enjeux de la transition politique à venir.

Tiré de la collection Les Essentiels Milan produisant des livres à la fois synthétiques (les chapitres ne font que deux pages pour une soixantaine en tout) et complets, j’ai apprécié celui-ci, objectif, parlant aussi bien de la responsabilité du castrisme dans l’échec économique et que celle des Etats-Unis dans leur politique étrangère, notamment avec l’embargo très sévère.

On retrace les débuts du peuplement européen au XVIème siècle et le « génocide sans préméditation » des amérindiens (les plus nombreux étaient les Tainos), l’essor de la culture de la canne à sucre qui va beaucoup peser sur l’avenir de l’île et l’introduction massive d’esclaves noirs (600 000 de 1763 à 1845). Cette pratique esclavagiste explique l’indépendance tardive par rapport aux autres nations du continent. Toutefois des révoltes d’esclaves et des conspirations anticoloniales ont lieu, et une première guerre d’indépendance se déroulera de 1868 à 1878, appelée la guerre de Dix Ans, se soldant par un échec. L’esclavage est finalement aboli en 1886. Une deuxième guerre est déclenchée en 1895 par des vétérans de la première (Antonio Maceo et Máximo Gómez) et José Martí qui tombera dès le 19 mai ; une fois de plus la répression espagnole est impitoyable : des centaines de milliers de civils meurent dans des camps de regroupement. Les Etats-Unis déclarent la guerre à l’Espagne en 1898 et deviennent les nouveaux maîtres de l’île.

Cuba devient dès lors un protectorat de facto avec l’amendement Platt, et les Etats-Unis interviendront militairement à plusieurs reprises pour maintenir des gouvernements leur étant favorables. La mainmise économique des américains ainsi que la dépendance de l’île est très forte, tandis que la monoculture de la canne à sucre se renforce. La Havane devient un gigantesque « lupanar » pour les nombreux touristes américains, trouvant dans la capitale ce que le puritanisme religieux leur interdit aux Etats-Unis…

En 1933 le dictateur Gérardo Machado est renversé par une grève générale. Ramon Grau San Martin prend des mesures progressistes mais est renversé par Fulgencio Batista, devenu le nouvel homme fort du pays. Il dirige un nouveau coup d’Etat en 1952. Si dans les années 50 Cuba est relativement riche, l’île souffre de graves inégalités : les trois quarts de la population à la campagnes vivent dans des bohios (huttes), la population rurale est à
50 % analphabète, le sous-emploi et le chômage touchent le tiers de la population active et 40 % des enfants ne vont pas à l’école.

Puis vient la révolution en 1957-1958, qu’il est inutile de décrire je pense. Le nouveau pouvoir en 1959 prend rapidement de nombreuses mesures sociales pour réduire les inégalités, fait une réforme agraire pour redistribuer les terres, leur concentration aux mains d’un petit nombre de propriétaires était alors très forte. La campagne d’alphabétisation est un succès.

Mais les tensions montent rapidement avec les Etats-Unis, les réformes touchant directement les intérêts américains. Parallèlement le régime devient de plus en plus autoritaire, et Cuba devient un enjeu de la guerre froide : « Le communisme n’était pas la cause de la révolution cubaine, il en est devenu le résultat. » d’après Herbert L. Matthews, journaliste au New York Times. Fidel Castro se tourne vers l’URSS pour l’exportation du sucre, en janvier 1961 les relations avec le voisin américain sont rompues. Le débarquement de la baie des Cochons le 17 avril est un échec. Une guérilla anticastriste financée par les exilés cubains et les Etats-Unis, regroupe jusqu’à 5000 hommes et dure jusqu’en 1965. L’embargo total sur le commerce est décrété le 7 février 1962.

L’épisode de la crise des fusées est naturellement abordé : entre le 22 et le 28 octobre le monde entier est suspendu à l’imminence d’un conflit atomique, mais finalement l’URSS accepte de reculer en échange de l’engagement des Etats-Unis de ne pas envahir Cuba ; Kennedy promet aussi le retrait des missiles américains positionnés en Turquie, près de la frontière soviétique.

Avec le foquisme (foyer insurrectionnel en milieu rural) Cuba tentera d’exporter la révolution aux autres pays d’Amérique latine en fournissant des armes et finançant de nombreux mouvements, mais cela entre en contradiction avec la « coexistence pacifique » défendue par l’URSS. Ernesto « Che » Guevara est finalement fait prisonnier en Bolivie et sera exécuté le 9 octobre 1967.

Au niveau économique l’île est intégrée au bloc de l’Est avec le  CAEM, Conseil d’Assistance Economique Mutuel, permettant une amélioration du niveau de vie avec l’afflux de biens de consommation, mais le pays devient dépendant de l’aide soviétique. A partir des années 80 il est rattrapé par la crise : le prix du sucre est divisé par sept entre 1980 et 1985. Ronald Reagan à la Maison Blanche durcit l’embargo. Cuba croule sous les dettes, Castro supprime les maigres espaces de liberté économique, comme les marchés libres.

L’effondrement de l’URSS porte ensuite un coup très dur à l’économie cubaine : entre 1989 et 1993 le PIB chute de 40 %, la production industrielle de 80 % et celle du sucre passe de 7 millions de tonnes en 1991-1992 à 3,3 en 1994-1995. On entre alors dans la « période spéciale », le carburant et l’électricité manquent dramatiquement. Cuba se tourne vers la Chine avec qui elle passe des accords commerciaux. Le régime autorise également les dollars, qui circulaient alors illégalement. Les Cubains luttent pour la survie (aliments, médicaments…), le marché noir se développe. Pensant que la fin du régime est proche, l’embargo est encore renforcé avec les lois Torricelli (1992) et Helms-Burton (1996), sous la pression des exilés cubains de Miami – malgré les condamnations régulière de l’Assemblée générale des nations unies.

Pour compenser le gouvernement trouve une nouvelle manne : le tourisme de masse. De 200 000 les touristes passent à 500 000 en 1992 puis un million en 1996. Si ce secteur permet de faire rentrer des devises, il déséquilibre la société, accroit les inégalités et crée une nouvelle dépendance. Et la prostitution l’accompagne avec le phénomène des jineteras (on croirait à un véritable retour en arrière, du temps de Batista…).

D’autres thèmes sont traités : les vagues d’exilés, les intellectuels et artistes, l’éducation et la santé (faisant la fierté de Cuba), les droits de l’homme et la liberté de la presse, l’opposition (très divisée, et discréditée par « l’ombre de Miami »), les rapports avec l’Eglise catholique (d’abord persécutée, puis réconciliée avec la visite de Jean-Paul II en janvier 1998), la culture afro-cubaine et la place des Noirs. J’ai noté que l’opération Carlota en Angola, au début de la guerre civile en 1975, faisait penser à une guerre coloniale : entre 200 000 et 300 000 Cubains se relaieront jusqu’en 1991, pour soutenir le MPLA. Un comble pour un régime anti-impérialiste!

Au final un petit livre passionnant, se dévorant facilement, même si j’ai regretté que l’auteur n’ait pas mentionné un révolutionnaire comme Huber Matos, symbole de la brutalité du castrisme.

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