Hamit Bozarslan – Histoire de la Turquie contemporaine

Hamit Bozarslan - Histoire de la Turquie contemporaine

Quand les journaux télévisés parlent de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan il arrive souvent que le sujet se focalise sur l’opposition entre le gouvernement « islamiste modéré » et l’armée protectrice de la « laïcité ». Comme si, finalement, toute l’Histoire récente de la Turquie devait être passée sous silence, avec ses drames, ses violences politiques, ses crises économiques, ses coups d’Etat et violations massives des droits de l’homme…

Ce petit livre remarquable, publié dans la collection Repères, permet de remédier à cette vision caricaturale et montre ce qu’a réellement été le Kémalisme : une idéologie radicale et intransigeante, permettant la mainmise de l’armée sur le pays, justifiant la persécution des minorités ethniques et confessionnelles (surtout les Kurdes et alévis, mais aussi les chrétiens et Juifs selon les périodes) et surtout un Etat particulièrement autoritaire, imposant de force l’occidentalisation à une société majoritairement conservatrice et religieuse.

L’auteur rappelle brièvement le déclin de l’Empire ottoman au XIXème siècle et les tentatives de réformes pour l’enrayer (Tanzimat) mais qui ne font qu’accélérer sa chute, et la naissance du nationalisme turc moderne avec le Comité Union et Progrès, ou Jeunes-Turcs, encourageant encore plus les peuples non musulmans mais aussi musulmans non turcs (Albanais, Arabes, Kurdes…) dans leurs séparatismes, enfin le désastre qu’a été pour l’Empire ottoman la Première guerre mondiale. Le génocide arménien de 1915 et plus généralement le nettoyage ethnique de l’Anatolie (le traité de Lausanne et l’échange de population avec la Grèce) à l’issue de la « guerre de l’Indépendance » de 1919-1922 se font dans ce contexte violent et traumatisant. Le Kémalisme, mot dérivé du fondateur de la Turquie moderne Mustafa Kemal « Atatürk » (autour duquel fut organisé un véritable culte de la personnalité) apparaît comme une rupture radicale avec l’Empire ottoman et une réaction au traité de Sèvres de 1920 qui dépeçait l’Anatolie, mais il fut aussi d’une certaine façon la continuité idéologique du CUP.

La fameuse « laïcité » turque est fortement à relativiser, ce terme étant loin d’avoir le même sens qu’en France (exemple p. 32 : le laïcisme déclarait les individus libres de leurs convictions – à condition toutefois que les musulmans ne se convertissent pas à une autre religion).

La description des violences dans les années 60 et 70 avec les milices paramilitaires d’extrême-droite (notamment les Loups gris) pour contrer la guérilla de la gauche radicale rappelle fortement les dictatures d’Amérique latine au temps du plan Condor. De 1975 à 1980 la violence aurait fait 5 713 morts et 18 480 blessés!

L’épilogue est consacré aux élections législatives du 3 novembre 2002 qui verront la victoire de l’AKP, signe de l’échec de l’ancienne classe politique mais l’auteur semblait être sceptique sur la capacité d’Erdogan à s’émanciper du joug de l’armée et réformer le pays, écrivant que son parti allait être fragmenté en subissant une guerre d’usure de la part des militaires (la première édition du livre date de 2004). Or cette vision a été démentie par les faits : il a été largement réélu aux élections de 2007 et 2011.

Une synthèse de grande qualité à conseiller à tous ceux qui veulent comprendre l’actualité politique de la Turquie.

A lire : la critique de Hervé Geoigelin.

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2 commentaires pour Hamit Bozarslan – Histoire de la Turquie contemporaine

  1. Nathalie dit :

    Sauf que, depuis Erdogan, la ruralité se radicalise, l’islamisme s’affiche, les femmes qui, il y a 10 ans encore, se sentaient « femmes » avant de se sentir musulmanes, se voilent majoritairement. Les crimes d’honneur reviennent à la mode et sont de mieux en mieux tolérés (surtout lorsqu’il s’agit de trucider une « femelle »..). Je vis en Turquie un quart de l’année et je m’y sens de moins en moins chez moi. Je ne sais pas si c’est l’effet Erdogan mais je sens quelque chose que je n’aime pas, mais alors pas du tout…
    Ah oui, j’allais oublier : il n’y a plus aucun moyen de transport reliant un bourg comme Selçuk au site de Meryamana ( seul lieu, à 50km à la ronde, où l’on peut assister à la messe), reste le taxi qui n’acceptera pas forcément de vous y conduire…Un chrétien, en Turquie, doit posséder une voiture ainsi qu’une bonne dose de sang froid.

    Vision partiale, raciste et purement occidentale, penserez-vous peut-être ? Sauf qu’étant, à 50%, d’origine iranienne, je ne crois pas avoir jamais été raciste…Ce n’est pas moi qui le suis…

  2. Nathalie dit :

    Petit commentaire aussi à l’égard des douaniers grecs. Il faudrait que ceux-là arrêtent de persécuter et d’humilier les turcs en voyage d’agrément et qui n’ont pas la chance de posséder une carte d’identité européenne. Quand on a aucune raison particulière de retenir quelqu’un dont les papiers sont en règle, et qu’on est respectueux de la loi : on fait son boulot sans chercher des noises à son ennemi de toujours. Le racisme, d’où qu’il vienne, est une imbécillité sans nom !

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