Bruno Etienne – L’islamisme radical

Bruno Etienne - L'islamisme radicalL’islamisme radical est la forme politico-religieuse que revêt l’orthodoxie musulmane confrontée aux problèmes de la modernité. Cet ouvrage propose d’expliquer la logique de ce mouvement politique connu en Occident sous le terme impropre d’intégrisme. Il combine l’histoire longue de la théologie, l’histoire récente du nationalisme arabe et l’histoire immédiate des mouvements islamistes.
Ensemble théorique et doctrinal, l’islamisme radical propose une alternative, messianique, révolutionnaire et universelle à l’hégémonie occidentale. En ce sens, il est négativement le rejet du matérialisme, de la sécularité et de l’immoralité induites par la domination occidentale (dans laquelle est inclus le marxisme). Mais il est positivement l’affirmation de la nécessité d’un retour aux préceptes islamiques de comportement et d’organisation qui contiendraient en eux-mêmes la solution de tous les problèmes contemporains.

Bruno Etienne (1937-2009) fut professeur de Sciences Politiques, fin connaisseur du monde arabe et de l’islam. Ce livre est publié en 1987 dans un contexte particulier. Le Liban est en guerre civile depuis 1975 et subit une double occupation syrienne et israélienne, des groupes chiites armés émergent et formeront ce qui est connu aujourd’hui sous le nom de Hezbollah. L’Iran après la révolution de 1979 est devenu une république islamique et depuis septembre 1980 est dans une guerre interminable contre l’Irak de Saddam Hussein. L’URSS est embourbée en Afghanistan, affrontant des moudjahidine (dont nombre d’entre eux deviendront les futurs Talibans) soutenus à la fois par le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les pays occidentaux. En Egypte le président Sadate est assassiné par des membres du Jihad Islamique le 6 octobre 1981.

En Arabie Saoudite la prise d’otage de la Grande Mosquée de La Mecque, fin 1979, et son dénouement sanglant, provoquent un émoi considérable dans le monde musulman. Dans de nombreux pays arabes les courants islamistes travaillent la société, mais ils sont sous-estimés : par exemple l’Algérie vit encore sous la coupe du parti unique FLN et la poigne de fer de la Sécurité Militaire (police politique), mais les « barbus » sont très présents et le pays est une véritable poudrière, de nombreux signes annonciateurs annonçant la tragédie à venir. En Syrie la répression de l’insurrection islamiste se termine par le massacre de Hama de 1982. Enfin rappelons qu’en 1987 voit la création du Hamas palestinien dans les territoires occupés.

En Occident tous ces évènements sont incompris et caricaturés tant la différence de culture est grande. La guerre froide n’était pas encore terminée que déjà le barbu avait remplacé dans l’imaginaire l’homme au couteau entre les dents… L’auteur explique les faits de manière objective et ne tombe ni dans la diabolisation ni dans l’angélisme. J’ai été personnellement impressionné que plus d’un quart de siècle après sa parution le livre avait peu vieilli, étant visionnaire sur bien des points. La description des multiples problèmes économiques et sociaux (émeutes de la faim, densité de population, restrictions budgétaires sous les injonctions du FMI…) semble toujours actuelle.

Il explique d’abord ce qu’est l’islam (« religion, monde et Etat« ) et l’absence de séparation entre le temporel et le spirituel, difficile à comprendre pour les Français attachés à la laïcité ; l’importance de la langue arabe pour comprendre le Coran ; de l’unicité de Dieu et de l’unité de la communauté des croyants (oumma) ce qui peut choquer les démocrates occidentaux, habitués au pluralisme politique ; ce qu’est le pacte de dhimma et la place des minorités dans une société musulmane.

Ensuite ce qu’est l’islamisme. La gauche arabe a du mal à comprendre que le nationalisme, le socialisme, le marxisme etc… paraissent comme des idéologies importées, étrangères à la culture musulmane. Ainsi même des personnalités en Occident qui penchent pour l’anticolonialisme sont en décalage avec la réalité :

« à force d’avoir fréquenté des intellectuels occidentalisés, nous ne nous sommes pas aperçus tout de suite à quel point les notions modernes que nous utilisions n’avaient pas de prises évidentes sur la société civile arabo-musulmane »

Même l’Etat-nation est perçu comme le dernier avatar du colonialisme, car les frontières constituent une division de la communauté!

Contrairement à une idée reçue le tournant décisif sur la montée de l’islamisme n’a pas lieu avec la révolution iranienne mais bien plus tôt : en 1967 et la défaite humiliante des pays arabes contre Israël, discréditant définitivement le nationalisme progressiste. Autre évènement important du conflit israélo-arabe : l’invasion du Liban en 1982, avec la complicité tacite des gouvernements occidentaux et arabes, alors que les groupes chiites armés se renforcent de plus en plus. Il faut préciser que la communauté chiite au Liban était pauvre et sous-représentée politiquement. Ce pays est extrêmement compliqué, alors qu’en France on a eu tendance à idéaliser un Liban chrétien… La guerre civile qui l’a déchiré était pourtant loin d’être seulement confessionnelle.

L’économisme (c’est à dire la focalisation sur les seuls aspects économiques) ne permet nullement de comprendre la montée de l’islamisme :

« les islamistes rejettent les théories « développementalistes » importées par l’Occident, intériorisées et diffusées par les élites nationalistes, y compris de gauche, parce que, comme ils peuvent le constater tous les jours, elles n’ont produit que l’enrichissement de minorités oppressives et le développement du sous-développement. »

Alors que cette idéologie est une réaction à l’occidentalisation et la modernisation, elle se propage paradoxalement grâce aux moyens modernes de communication :

« Tous les militants que nous avons interviewés racontent la même aventure […] : ces jeunes gens s’ennuyaient dans un espace sans espoir, buvaient de la mauvaise bière locale, se laissaient aller à tous les vices, le regard tourné vers les valeurs étrangères, lorsqu’ils reçoivent brutalement la Lumière, la révélation, généralement par l’écoute d’une cassette, car, ironie de la modernité, la cassette a été aux islamistes ce que l’imprimerie fut aux calvinistes, le vecteur matériel de la diffusion idéologique. »

Et les militants sont souvent des diplômés, certains venant des courants d’extrême-gauche ou nationalistes.

Sur l’emploi très impropre de termes comme « intégrisme » :

« il faut rappeler que le mot « intégrisme » a été inventé au début du XXe siècle pour qualifier un certain type de catholicisme ; appliquer ce mot à l’Islam, c’est faire preuve d’européocentrisme, alors que, au mieux, l’objet n’est pas comparable. Le terme « intégriste » est faux lorsqu’il est appliqué aux Frères musulmans. Ceux-ci ne sont, à mon sens, que des réformistes dans la ligne de la Nahda et leur programme n’est pas très différent de celui que proposait Alal al-Fassi dans son ouvrage Défense de l’Islam. Que ceux qui en doutent comparent les textes. »

Sur la nébuleuse des Frères Musulmans, il note une grande diversité en fonction des pays où ils sont enracinés :

« Il reste qu’au-delà de cette nébuleuse islamiste, chaque mouvement définit une stratégie particulière adaptée à la forme du régime auquel il est appelé à se confronter, même si l’occupation des mosquées et l’utilisation du prône se retrouvent partout. Il serait par conséquent erroné d’affubler de monolithisme un mouvement comme les « Frères musulmans » au risque d’en faire une abstraction, synonyme de terrorisme. Remarquons par exemple que les Frères musulmans égyptiens sont très différents des Frères syriens même s’ils partagent le même credo. Les premiers ont été amenés, suite aux réactions contradictoires du pouvoir, oscillant entre la conciliation et le combat, à privilégier l’aspect dawa ; alors que les seconds ont été très tôt, devant le radicalisme des « Alaouites » (syriens), amenés à opter pour une organisation militaire et ont dû céder face aux massacres dont ils ont été les victimes après avoir eux-mêmes assassiné. »

En Tunisie, le Mouvement de la Tendance Islamique fondé en 1981, qui sera renommé plus tard Ennahda,

« a fait l’objet des analyses les plus fausses de la part de la gauche maghrébine : il est le type même de mouvement qui a été assimilé aux « Frères musulmans », alors qu’il s’agit d’un mouvement non seulement réformiste mais sans doute relativement progressiste. »

En Algérie le premier groupe militant apparaît en 1964 : il s’agit d’Al-qiyâm, autour d’une personnalité respectée, Malek Bennabi. Mais le mouvement est interdit en 1970 en raison de ses excès. L’arabisation et l’islamisation étaient pourtant les thèmes de la révolution algérienne… La déferlante islamiste est clairement ignorée par l’Etat-FLN :

« Officiellement, il n’y a pas de mouvements islamistes et pourtant, en dépit des difficultés de l’enquête de terrain, les témoignages ne manquent pas sur la mainmise des islamistes sur des mosquées concurrentielles. Ainsi, des incidents très violents aboutirent à la prise d’assaut de la mosquée de Laghouat en 1982 par la police avant d’autres incidents plus violents : un procès en 1985 aboutit à la condamnation de quelque soixante-dix intégristes, tandis que les morts se comptent pas dizaines en 1986. Il est tout de même surprenant que les membres du FLN, face au vide de leurs meetings, ne se posent pas quelques questions sérieuses. »

L’Arabie Saoudite de son côté fut prise au piège par sa doctrine ultraconservatrice, le wahhabisme, alors qu’elle s’est profondément transformée durant le XXème siècle : sédentarisation effaçant le caractère nomade et bédouin de la société, scolarisation massive, importation des télécommunications, apparition de voitures… Parallèlement la famille royale, composée de milliers de membres, a la mainmise sur la rente pétrolière et fut accusée de collusion avec l’impérialisme et le sionisme, et surtout de perversion et d’occidentalisation. C’est dans ce contexte qu’eut lieu la prise d’otage en 1979 :

« La dénonciation de la corruption et du relâchement des moeurs trouve son humus sur le propre terrain du système wahhabite, et la répression a été d’autant plus violente que ce type de contestation est bien plus populaire et donc plus redoutable que l’opposition de quelques intellectuels libéraux ou marxistes qui restent toujours très isolés. Bien plus que l’assassinat de Sadate, cette affaire a impressionné le monde arabe puisque l’insurrection s’est tout de même produite au moment du pèlerinage, c’est-à-dire en présence de plus de trois cent mille pèlerins dont les témoignages ont été ensuite diffusés dans l’ensemble du monde arabo-musulman […] il est d’ailleurs attesté que des centaines, voire des milliers de pèlerins ont pris fait et cause pour les insurgés. Enfin, les photos de la mosquée la plus sacrée, saccagée par les impacts de l’armement lourd utilisé pour déloger les insurgés, le massacre qui s’ensuivit et l’intervention d’étrangers non musulmans ont produit un effet désastreux. »

Les tensions entre musulmans sunnites et chiites sont relevées à de multiples reprises et l’auteur semble pressentir les conflits meurtriers à venir.

Enfin le dernier chapitre, « L’islam minoritaire », est consacré à la communauté musulmane en France et ses rapports avec l’Etat jacobin, républicain, laïc.

Le livre est essentiel pour quiconque étudie le sujet, cependant il a un défaut : le vocabulaire employé est un peu trop spécialisé et peut dérouter le lecteur non habitué. Heureusement un glossaire des mots arabes est présent à la fin.

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Cet article a été publié dans Actualités et politique, Conflit israélo-arabe, Histoire - Autres, Histoire de France, Histoire de l'Afghanistan, Histoire de l'Algérie, Histoire de l'Irak, Histoire de la Syrie, Histoire de la Tunisie, Histoire du Maroc, Immigration, Islamisme, Lectures. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Bruno Etienne – L’islamisme radical

  1. Tietie007 dit :

    Je suis en train de le relire. Bruno Etienne fut mon prof à l’IEP d’Aix, à la fin des années 80.

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