Vers une ‘décennie noire’ en Egypte?

Répression sanglante des forces de l’ordre, attentats meurtriers, guérilla islamiste dans le Sinaï, Frères musulmans déclarés « organisation terroriste » (25 décembre 2013), mise en place d’une nouvelle constitution au cours d’une parodie de démocratie (référendum du 15 janvier 2014)… L’Egypte s’enfonce de plus en plus dans la guerre civile.

Le discours des autorités et leur zèle contre les Frères musulmans ne sont pas sans rappeler ceux des « éradicateurs » algériens vingt ans plus tôt. Des islamistes modérés qui souhaitaient la voie politique et pacifique sont interdits d’expression et les radicaux encouragés dans la lutte armée : beaucoup d’observateurs remarquent, à raison, des similitudes entre la situation actuelle en Egypte et le début de la guerre civile en Algérie dans les années 90.

Une petite liste de ces points communs mérite d’être dressée :

1) Dans les deux cas nous avons une espèce de noblesse, l’Armée, qui refuse le verdict des urnes et le résultat des premières élections libres du pays. Elle s’appuie pour se justifier sur une façade civile (RCD de Saïd Sadi en Algérie ainsi que des petits partis « démocrates » et « laïcs » sans représentativité – mouvement Tamarod en Egypte), orchestre soigneusement le coup d’Etat (pénuries organisées, disparaissant le lendemain de la destitution de Morsi) et diabolise à outrance les islamistes (du moins ceux vainqueurs des élections).

2) Dans les années 90 un discours anti-totalitaire était tenu pour légitimer le putsch de janvier 1992, comme pour la destitution de Morsi en juillet 2013 ; voilà qui peut faire sourire quand on sait que de nombreux militaires algériens avaient étudié en URSS! Le puissant chef du DRS (services de renseignement/police politique), Mohamed Médiene, fut ainsi formé à l’école du KGB. C’est le monde à l’envers! Hannah Arendt doit se retourner dans sa tombe quand certains accusent les partis issus de l’islam politique d’être totalitaires…

3) La protection des minorités est invoquée : pour l’Egypte, la persécution des Coptes. Cette dernière est bien réelle : rappelons que le 9 octobre 2011 une manifestation de chrétiens fut très durement réprimée par les forces de l’ordre, c’est le massacre de Maspero… qui s’est déroulé sous la présidence du Conseil suprême des forces armées, autrement dit avant les élections législatives et l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans! Pour l’Algérie, c’est la division arabes/berbères qui a été exploitée, les islamistes s’adressant avant tout aux arabophones. Alors que la culture kabyle fut constamment méprisée par le pouvoir depuis l’indépendance! Exemple du printemps berbère en 1980.

4) Une démographie explosive pose de sérieuses difficultés dans les deux pays : l’Algérie a eu dans les années 60 et 70 un taux de fécondité très élevé, entraînant une grave crise du logement pour la génération suivante ; l’Egypte quant à elle a une densité de population difficilement soutenable au regard de sa surface habitable, et la population continue à croître. Cette réalité malthusienne se heurte aux interdits religieux.

5) Des intellectuels « laïcs » et francophones sont exposés sur nos chaînes de télévision pour légitimer le coup d’Etat et faire du mensonge une vérité : on a ainsi répété jusqu’à la nausée que le peuple souhaitait le putsch, multiplié le nombre de manifestants anti-Morsi… Ce sont de véritables idiots utiles, défendant avant tout un Etat policier faisant son fonds de commerce sur un anti-islamisme de façade et censurant tous les opposants sans distinction.

6) Parallèlement à la répression, des islamistes dociles, favorables aux nouveaux régimes militaires, sont utilisés. En Algérie : le MSP de Mahfoud Nahnah (qui au passage soutenait le code de la famille rétrograde voté en 1984… par le FLN au temps du parti unique!) ; en Egypte : les salafistes d’Al-Nour, soutenus par l’Arabie Saoudite (qui, comme chacun sait, est un pays réputé pour son islam tolérant et ouvert) qui a d’ailleurs appuyé le coup d’Etat.

7) Le vocabulaire employé en France est complètement à côté de la réalité, démontrant un profond ethnocentrisme chez certains journalistes de l’hexagone. Exemple : on a souvent parlé d’intégrisme pour l’Algérie… mot qui désigne un courant de l’Eglise catholique! Même le mot « islamisme » est ambigu, revêtant des réalités différentes. Pour ma part j’estime que ce terme devrait être refusé lorsqu’on parle de partis politiques non-violents et légalistes, tant il est lié à des évènements terrifiants dans l’imaginaire collectif (Révolution iranienne, Talibans, attentats du 11 septembre…). Comme l’a très justement noté Laetitia Bianchi : Le terme d’islamisme est à ce titre très simplificateur : on peut être islamiste et démocrate, islamiste et libéral (économiquement), islamiste et ouvert sur les valeurs occidentales.

8) Des amalgames entre les partis politiques vainqueurs des élections et les groupes armés actifs sont lancés sans preuves, justifiant la politique « éradicatrice » du nouveau pouvoir. Actuellement rien ne prouve que les djihadistes du Sinaï sont liés avec les Frères ; de même au début de la guerre civile algérienne, le FIS fut systématiquement accusé d’être à l’origine des violences alors que d’autres groupes armés étaient actifs, comme le MIA d’Abdelkader Chebouti. L’attaque de la caserne de Guemmar, fin novembre 1991, un mois avant les élections législatives algériennes, a ainsi servi pour diaboliser le Front Islamique du Salut. Or le FIS avait condamné l’attaque…

9) Une répression meurtrière et très cruelle a été pratiquée par les dictatures en place au moment de la transition : en octobre 1988 pour l’Algérie (cinq cents morts et la torture et le viol pratiqués à grande échelle : lire cet extrait terrifiant de « Françalgérie, crimes et mensonges d’Etat »), du 25 janvier au 11 février 2011 pour l’Egypte.

[Rajout du 11/03/2015]
10) En Algérie comme en Egypte l’Etat est confronté à un surendettement public et de grosses difficultés financières.
La violence, qu’elle soit islamiste ou étatique, permet d’imposer des plans de rigueur drastiques et de faire taire les contestations. La libéralisation de l’économie en 1994 en Algérie n’est pas sans rappeler la « stratégie du choc » théorisée par Naomi Klein.

Evidemment il y a des différences entre les deux pays, le schéma n’est pas forcément identique. L’Histoire n’est pas une science exacte, l’adage selon lequel elle n’est qu’un éternel recommencement est faux. Il n’y a donc pas de fatalités. Rappelons aussi qu’un terrorisme islamiste est présent en Egypte depuis plus de trois décennies. De 1992 à 1997, il aurait fait 1334 morts dont 100 étrangers (source : Quid 1999). Le massacre de Louxor du 17 novembre 1997 est sans doute l’attentat le plus connu.

Dans tous les cas le coup d’Etat militaire et la répression sanglante ne sont pas acceptables moralement. Pour montrer l’hypocrisie de ce zèle anti-islamiste, on peut citer l’assassinat d’un opposant politique laïc, Ali Mécili, en 1987, en plein Paris (avec la complicité du gouvernement français de l’époque : l’assassin fut exfiltré en Algérie).

Il faut en finir une bonne fois pour toutes avec cette fable selon laquelle l’autoritarisme est une solution aux problèmes des pays arabo-musulmans alors qu’au contraire l’islamisme radical se nourrit du manque de libertés.

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Pour conclure, voici quelques articles dans l’ordre chronologique pour avoir un avis différent de tous ceux qui diabolisent les Frères :

Jean-Yves Moisseron, chercheur (le seul intervenant que j’ai vu à C dans l’air condamner le coup d’Etat) : Il serait illusoire de penser que les Frères musulmans vont disparaître de la scène politique. Ils demeurent la force politique dominante du pays, incrustée dans les structures sociales et soutenue par une large part de la population, qui n’est pas visible dans les dernières manifestations. Le déni démocratique les projette à nouveau dans une opposition sans moyen de s’exprimer, qui conduira à plus de radicalisation.

Akram Belkaïd, journaliste algérien : Qu’on le veuille ou non, les Frères musulmans sont des acteurs incontournables de la vie politique égyptienne et les massacrer ne règlera aucun problème, bien au contraire. L’assaut sanglant contre les camps de pro-Morsi est une honte et un crime majeur. Conséquence d’une crise politique provoquée par l’armée et ses soutiens, ces sit-in auraient dû être levés grâce à un compromis politique et, surtout, de manière pacifique pour ne pas aggraver la situation.

Robert Fisk, journaliste britannique, dénonçant de l’intérieur la répression sanglante.

Sadek Sellam, historien de l’islam, dénonçant le mythe de « la dictature, rempart contre l’intégrisme ».

François Burgat, politologue : Morsi n’a jamais réussi à prendre d’ascendant sur l’armée, ni sur le puissant ministère de l’Intérieur qui ont constamment saboté sa gestion, en cessant notamment d’assurer les missions de police urbaine. L’essentiel de l’appareil économique lui échappait et des pénuries d’essence ont carrément été organisées par les distributeurs de carburant !

Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique : Parallèlement, dans le Sinaï, c’est une guerre que mène l’armée, non seulement contre les terroristes, mais contre l’ensemble de la population, avec représailles et punitions collectives contre les civils à la clé.

Et Jean-Dominique Merchet d’ironiser à C dans l’air (émission du 23/08/2013) que la répression place Rabia a fait infiniment plus de morts que celle de la place Taksim en Turquie, mais provoque beaucoup moins de réactions chez les dirigeants occidentaux… On remarque que dans la même émission il affirme que l’intervention en Libye a eu des conséquences désastreuses (48:08) et que la France armait déjà les rebelles syriens depuis plusieurs mois (1:04:45).

Bien sûr de très nombreux autres spécialistes partagent cette ligne « dialoguiste ».

Billet mis à jour le 26/01/2014

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