Laetitia Bucaille – Le pardon et la rancoeur

Laetitia Bucaille - Le pardon et la rancoeurAlgérie/France, Afrique du Sud : peut-on enterrer la guerre?

Nelson Mandela s’est éteint le 5 décembre 2013 à l’âge de 95 ans. C’est en lisant ce type de livres qu’on se rend compte de son immense mérite. Ce grand homme ne s’est pas contenté d’assurer la transition démocratique, de se retirer au bout d’un seul mandat et de s’abstenir de ruiner son pays (comme Robert Mugabe au Zimbabwe), il a également oeuvré à sortir de façon pacifique d’un système colonial inégalitaire. La mise en place de la Commission Vérité et Réconciliation, instituée par Mandela et présidée par Desmond Tutu, a été à ce titre plus que salutaire.

Ici la sociologue Laetitia Bucaille fait la comparaison avec un autre pays que j’ai beaucoup étudié : l’Algérie, où également une minorité d’origine européenne était privilégiée. Elle a interrogé des membres de la SADF (South African Defense Force, l’Armée sud-africaine sous l’Apartheid), de la Security Branch (police) et de l’ANC pour l’Afrique du Sud, ainsi que des combattants du FLN et de l’OAS pour l’Algérie. Le contraste est saisissant.

-En Afrique du Sud la transition fut pourtant loin d’être aisée. Pour les anciens guérilleros de l’ANC, les MK, la reconversion est très difficile. Si une minorité réussit dans le monde des affaires (elle cite ainsi un ancien marxiste devenu banquier!) et d’autres s’intègrent dans la police et la nouvelle armée, la SANDF, une majorité ne s’adapte pas et souffre du chômage, certains en viennent même au banditisme. De plus le choix du libéralisme économique rend le marché du travail très concurrentiel. Pour les anciens militaires et policiers ayant combattu pour le régime de l’apartheid en revanche le nouveau pouvoir a été très généreux financièrement, quand bien même certains ont conservé une mentalité réactionnaire.

Pourtant la réconciliation et la construction de la nouvelle Afrique du Sud ont, dans l’ensemble, réussi. Un véritable travail de délégitimation de la violence a eu lieu. Il faut préciser que celle de l’ANC a surtout visé des Noirs : collaborateurs subissant le « supplice du collier », membres de l’IFP (Inkatha Freedom Party, parti zoulou concurrent : une guerre civile faisant des milliers de victimes eut lieu dans la région du KwaZulu-Natal) et enfin ses propres membres (peur de l’infiltration). Le miracle sud-africain a consisté dans le pardon de toutes les exactions commises de part et d’autres, l’auteure citant des cas de torturés ayant pardonné à leurs tortionnaires. Mêmes les Blancs sont vus comme des victimes de l’apartheid. Si ces derniers ont du mal à supporter l’affirmative action (discrimination positive) inaugurée après la transition, leur place dans la société a été relativement protégée.

Si Nelson Mandela n’a pas été Gandhi, car il a finalement choisi la lutte armée, il n’a pas été Fanon non plus, la violence de l’ANC ayant été limitée (il fut d’ailleurs arrêté en 1963 après une campagne de sabotage, n’entraînant pas de pertes en vies humaines).

-En Algérie les anciens moudjahidine forment une catégorie de la population choyée par le régime. Mais dire qu’il y a de nombreux imposteurs parmi ces derniers est un euphémisme, leur nombre s’étant multiplié au fil des années… Malgré les aides de l’Etat ce fut loin d’être facile, un ancien combattant témoigne ainsi de la ruine économique à l’indépendance : « De 1962 à 1965, ça a été une vraie misère. Une vraie misère. On se nourrissait des dons de l’ONU qui nous envoyait du ravitaillement.« . Les parcours ont varié. Une célèbre moudjahida est citée dans les exemples : Louisette Ighilahriz, torturée par des militaires français après son arrestation en 1957. Respectée en raison de son passé, elle s’est engagée par la suite pour le féminisme. Elle critique la dictature militaire mais finalement s’en accommode très bien… (1)

La violence, glorifiée, ne fut pas soumise à l’examen critique, ce qui a eu des effets désastreux (la guerre civile des années 90, en citant l’ouvrage de Luis Martinez). Car une fois l’indépendance obtenue, les tensions à l’intérieur de la société algérienne furent très fortes : par exemple entre anciens citadins exposés au mode de vie des Européens et néo-urbains issus de l’exode rural, beaucoup plus conservateurs. L’arabisation de l’enseignement fut mal menée, et les dirigeants hypocrites, ces derniers envoyant leurs enfants à l’école française… L’Histoire officielle et mensongère mise en place n’a en rien aidé le pays.

-En France l’arrivée massive et soudaine des pieds-noirs en 1962 fut douloureuse. Diabolisés, rendus seuls responsables du colonialisme, on a oublié que l’universalisme républicain était étroitement lié à l’idéologie coloniale… On a assisté dans un premier temps à une forme de racisme de métropolitains à leur encontre, mais au final cette communauté s’est bien intégrée et a réussi au point de vue économique (on peut citer ainsi Alain Afflelou), les indemnités touchées en tant que rapatriés ayant aussi aidé. L’émergence de la société de consommation dans les années 60 a permis d’oublier l’épisode douloureux de la décolonisation. Dans un premier temps a eu lieu une réconciliation franco-française, l’OAS ayant été en guerre ouverte contre les forces de l’ordre et les « barbouzes ». Les amnisties et réparations financières sont allées très loin, comme le montre la décision de François Mitterrand en 1982, réintégrant les généraux putschistes de 1961.

Cette politique d’amnésie-amnistie a duré un temps. Des « réseaux OAS » se sont constitués en groupes de pression et ont souhaité donner leur version de l’histoire, comme l’Adimad, proche de l’extrême-droite. Plus modéré, Jacques Roseau et son association de rapatriés le Recours-France a appelé à voter François Mitterrand en 1981 et Jacques Chirac en 1988 (sa volonté de réconciliation avec l’Algérie et le rapprochement avec les « gaullistes » ne lui fut pas pardonné par les extrémistes : il fut assassiné par des anciens de l’OAS en 1993 à Montpellier – un parc porte d’ailleurs son nom). La fameuse loi du 23 février 2005 et son article sur le « rôle positif » est ainsi l’aboutissement d’un long processus de lobbying. (2)

Les rapports entre les communautés durant l’ère coloniale (Blancs/Noirs, Européens/Musulmans) sont parfois très ambigus. A Alger et Oran, il est arrivé que des membres de l’OAS et du FLN se soient mutuellement protégés des assassinats aveugles quand il s’agissait de connaissances.

Au final la conclusion est paradoxale : en Afrique du Sud le politiquement correct règne dans les discours au nom de la nation arc-en-ciel, mais les tensions entre Noirs et Blancs sont toujours présentes et les inégalités très fortes persistent ; en Algérie c’est le ressentiment qui est officiellement cultivé, mais les pieds-noirs y sont accueillis chaleureusement.

A lire : le compte-rendu de Guy Pervillé.

———-

(1) Il parait surprenant qu’après son vécu elle tolère un Etat lui-même tortionnaire et tienne un discours contre les islamistes des années 90 de type éradicateur (tout en rejetant ce mot!), au final très… colonialiste! [Louisette Ighilahriz – Algérienne]. Terrible retournement de l’Histoire!

(2) A Montpellier où je réside, où une partie de la population est issue des rapatriés, un Musée de la France en Algérie était en construction, mais a été finalement annulé. Concernant Jacques Roseau quelques précisions auraient pu être rajoutées : il a participé à un débat télévisé avec Yacef Saadi en 1982 (visible sur le site de l’INA) à qui il ne pardonnait pas ses décisions ; son cousin Gilbert, proche du maire Georges Frêche, fut député socialiste. Enfin rajoutons que Jean-Marie Le Pen le méprisait pour sa modération.

Publicités
Cet article a été publié dans Histoire - Autres, Histoire de France, Histoire de l'Algérie, Lectures. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s