La bataille d’Alger (film, 1966)

BatailleAlger

Début 1957, la 10e division parachutiste du général Massu se vit confier la mission de s’installer dans Alger et de mettre fin par tous les moyens au terrorisme urbain. Tenus de se substituer à la police, les paras livrèrent ce qu’on allait appeler la « bataille d’Alger ». Affranchis des règlements, ils démantelèrent en quelques mois tous les réseaux, rendant la paix à Alger. Pour obtenir si vite un tel résultat, ils durent parfois se salir les mains. D’où la campagne contre la torture qui allait escorter leur victoire…

Film considéré comme un incontournable sur la guerre d’Algérie d’une part, sur l’enseignement militaire de la guérilla urbaine d’autre part (1), réputé pour la qualité de sa réalisation et aussi son objectivité, et ayant eu une forte influence sur le cinéma en général, l’oeuvre de Gillo Pontecorvo n’échappe pourtant pas à la critique historique.

Sur plusieurs points on sent que le réalisateur a essayé d’être honnête : les attentats à la bombe du FLN sont présentés comme monstrueux (2) et les militaires français ne semblent faire que leur travail, même si la torture est pratiquée. Un autre exemple : le colonel Mathieu (personnage fictif mélangeant Massu, Bigeard et Aussaresses) joué par l’acteur Jean Martin, rappelle aux journalistes que les officiers en charge de la répression sont issus de la Résistance (3).

Là où il est plus gênant et critiquable :

-La chronologie des attentats est présentée de manière fallacieuse : le film montre une phase de guérilla (attentats contre des policiers) à laquelle suit une phase de terrorisme (attentats à la bombe contre des lieux publics), qui répondrait à l’attentat rue de Thèbes du 10 août 1956 perpétré par des partisans de l’Algérie française (très meurtrier). Or les premiers attentats contre des civils européens à Alger ont eu lieu à partir du 20 juin 1956, en réponse à l’exécution de militants nationalistes. L’idée reçue selon laquelle le contre-terrorisme aurait précédé le terrorisme est donc fausse.

-La liquidation du MNA en 1955 à Alger est passée sous silence.

-La population « musulmane » (algérienne) est présentée de manière unanime derrière le FLN. La réalité est malheureusement beaucoup plus nuancée…

-Peut-on dire que la violence aveugle est encensée? Car le message est ambigu. Des historiens pourtant anticolonialistes, comme Sylvie Thénault (4) ou Jean-Pierre Peyroulou (5) déplorent que cette culture guerrière, pour ne pas dire terroriste, fut inculquée à la jeunesse, ce qui a eu des effets désastreux pour la suite. Car dans les années 90 on a réellement l’impression de revoir les mêmes scènes dans les quartiers populaires d’Alger, cette fois-ci entre forces de l’ordre et islamistes, uniquement entre Algériens (6).

-Coréalisé par Yacef Saadi, le responsable FLN du « réseau bombes » (qui d’ailleurs joue son propre rôle) on se doute que malgré les efforts d’objectivité (en donnant le point de vue des Français) il reste avant tout un film de propagande, réalisé par les vainqueurs. Même du côté des nationalistes algériens la production ne fait pas l’unanimité (lire cette critique acerbe dans Le Quotidien d’Algérie).

Bref, si La Bataille d’Alger est considéré à raison comme un grand film, il faut être prudent avec le message véhiculé et sa véracité historique. Et surtout ne pas tout prendre pour argent comptant.

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(1) Il fut ainsi visionné par des militaires américains au début de la guerre d’Irak en 2003.

(2) Lire sur le sujet le témoignage de Danielle Michel-Chich dans sa « Lettre à Zohra D. »

(3) Ce qui rappelons le était également le cas de plusieurs membres du gouvernement de l’époque : Guy Mollet, Christian Pineau, Jacques Chaban-Delmas, Maurice Bourgès-Maunoury, Robert Lacoste ou encore … François Mitterrand!

(4) Sylvie Thénault – Algérie : des « évènements » à la guerre – Idées reçues sur la guerre d’indépendance algérienne

(5) Entretien dans la revue Esprit : « il y a eu en Algérie une héroïsation de la violence et une croyance en sa capacité à résoudre tous les problèmes politiques et sociaux« .

(6) Luis Martinez – La guerre civile en Algérie

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