Michel Seurat – Syrie, l’Etat de barbarie

Michel Seurat - Syrie l'Etat de barbarieMichel Seurat, assassiné pendant sa captivité en 1986 à Beyrouth lorsqu’il était otage de l' »Organisation du jihad islamique », une émanation du Hezbollah, fut l’un des meilleurs spécialistes du monde arabe contemporain. Arabisant hors pair, homme de terrain scrupuleux, féru de sciences sociales autant qu’islamologue érudit, ce chercheur au CNRS a fécondé les générations successives, et plus d’un quart de siècle après sa disparition, ses textes font toujours référence dans les universités du monde entier, où ils sont devenus un classique de l’école française des études du Proche-Orient.

Ses analyses du système de pouvoir syrien à l’époque de Hafez el-Assad, qu’il nomma « l’Etat de barbarie », nourries de la lecture du grand historien médiéval Ibn Khaldoun comme de la sociologie française, écrites à chaud dans les années 80, sont plus que jamais d’actualité tandis que la Syrie dont Bachar el-Assad a hérité s’est enfoncée dans une violence inouïe, où s’enchevêtrent révolution et guerre civile. Ses études des clans, des villes, des milices urbaines alaouites ou islamistes, des Frères musulmans, fournissent des clefs de lecture indispensables pour comprendre les enjeux et les lignes de clivages d’aujourd’hui, à l’heure où le monde arabe est entré dans l’une des phases de bouleversements majeurs de son histoire.

Syrie, l’Etat de barbarie reprend des textes fondateurs de Michel Seurat devenus introuvables et parus dans divers recueils désormais épuisés.

Ouvrage considéré comme une référence sur le sujet, publié une première fois à titre posthume en 1989 et réédité en 2012 avec une préface de Gilles Kepel, il s’agit davantage d’un recueil d’articles écrits à des époques différentes que d’un véritable livre. Le contenu n’en reste pas moins pertinent, difficile de ne pas être frappé par la violence incroyable du régime baasiste, instauré par la révolution/coup d’Etat du 8 mars 1963, décrétant l’état d’urgence depuis cette date fatidique. La communauté alaouite, opprimée depuis des siècles, a inversé les rôles par l’intermédiaire du parti Baas, servant de façade à une bande mafieuse tournant autour du clan Assad. On voit que le concept de nation (mais peut-on seulement parler de nation?) est très fragile quand on parle des pays issus de la décolonisation, rassemblant des communautés hétérogènes (Arabes sunnites -majoritaires-, Kurdes, chrétiens, alaouites, druzes…).

Pour autant on ne peut limiter la violence au seul aspect confessionnel, les rapports entre les villes et les campagnes sont également très brutaux : l’écrasement de Hama en février 1982 témoigne de la haine accumulée par les tenants du pouvoir d’origine certes alaouite mais aussi rurale. D’autres villes comme Alep ou Homs sont tout autant victimes d’une répression féroce : représailles avec responsabilité collective (y compris contre des membres du parti), meurtres de médecins et d’avocats, massacres de prisonniers… Il s’agit d’un véritable terrorisme d’Etat : les moukhabarates (services de renseignement) font  régner un climat de terreur, ainsi que les Brigades de défense de Rifaat el-Assad (frère de Hafez). Des assassinats politiques ont été aussi perpétrés à l’étranger.

Concernant les Frères musulmans syriens Michel Seurat décrit, sans langue de bois, une idéologie intransigeante : la laïcité est jugée inconcevable, la haine des Nosaïris (autre nom des alaouites) est cultivée. Le massacre de 83 cadets alaouites, le 16 juin 1979, à l’école d’artillerie d’Alep, sera un des évènements les plus marquants de l’insurrection de 1976-1982. Du point de vue économique leur programme se situe à mi-chemin entre libéralisme et socialisme (Keynes est cité!), mais il est avant tout axé contre la corruption.

On remarquera que des alaouites modérés furent également tués par la dictature et que les opposants sont loin d’être tous des islamistes sunnites (exemple des partis de gauche). Une Syrie démocratique semble concevable, étant donné que la première décennie qui a suivi l’indépendance fut marquée par un multipartisme et des élections parlementaires libres (comme en 1954). Mais l’état d’esprit des officiers alaouites est tout autre : la peur que leur communauté retombe dans son statut de minorité opprimée l’emporte.

Par rapport à Israël on constate un paradoxe : aussi bien le Baas que les Frères musulmans font un discours nationaliste, antisioniste et anti-impérialiste. Ainsi la défaite de 1967 semble avoir servi le régime dans sa propagande contre l’opposition, et la signature des accords de Camp David par l’Egypte de Sadate en 1978 permit à la Syrie de s’afficher comme leader du monde arabe et de la cause palestinienne. Alors que les Frères, eux, accusent précisément le régime d’avoir abandonné le plateau du Golan!

Ce livre ne résume pas à lui seul toute la complexité de la Syrie, il offre néanmoins une clé pour la compréhension de la guerre civile qui déchire actuellement le pays, qui est une véritable poudrière depuis des décennies.

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A lire : cet article de Libération datant de juillet 2000 sur le massacre de Hama de 1982. A ce propos, dans le livre, le premier paragraphe du premier chapitre ne laisse pas d’étonner : à l’époque la presse occidentale, qui avait encore en mémoire les horreurs de la Révolution iranienne, semblait être indulgente à l’égard de la répression, tant la peur de l’islamisme était forte!

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