Akram Belkaïd – Un regard calme sur l’Algérie

Akram Belkaid - Un regard calme sur l'Algérie

Akram Belkaïd fait partie de ces Algériens exilés durant les années 90, qui n’ont aucune sympathie pour les islamistes mais qui sont écoeurés par les pratiques du pouvoir (un mot toujours en italique). Le titre du livre ne doit pas induire en erreur, car même si le regard est calme, le constat qu’il dresse sur l’état de son pays est impitoyable : un véritable naufrage! Le discours est très courageux, en revanche j’ai regretté que dès qu’on touche à la « guerre de libération » on entre dans une certaine langue de bois (je reviendrai dessus)…

La nation est beaucoup plus divisée que je pensais : le chapitre sur le régionalisme décrit un véritable racisme entre Algériens selon l’origine régionale, et pas seulement entre Kabyles et Arabes. Visiblement Alger ne représente absolument pas l’Algérie (précisons que l’auteur est lui-même algérois) et s’oppose au reste du pays. Durant la guerre civile j’ai été sidéré de lire qu’autant de citoyens ont un tel mépris pour leur propre peuple (exemple de ceux qui ont été plus affectés par la mort de Lady Di -31 août 1997- que par le massacre de Raïs -28 août-).

Concernant l’identité nationale, même s’il critique certaines tendances xénophobes du berbérisme et le mythe du bon kabyle entretenu en France (un contresens historique au passage) il estime que les Algériens dans leur ensemble devraient accepter leur part de berbérité… niée précisément par certains nationalistes kabyles!

Il revient naturellement sur la guerre civile (terme qui fait débat mais sur lequel il insiste) terrible des années 90 : sur la montée de l’islamisme durant les années 80 ; sur la façon dont le GIA a été créé, indirectement, lors des émeutes d’octobre 1988 où les forces de l’ordre ont massacré, torturé et humilié des centaines des jeunes ; sur ses effets désastreux (un pays morcelé avec un Etat absent, une violence inculquée à la société civile avec de nombreuses armes à feu qui circulent…).

Sur les grands massacres de 1997 l’auteur estime qu’on pose la mauvaise question en demandant « Qui tue qui? », qu’on devrait plutôt questionner la passivité de l’armée et des forces de l’ordre qui stationnait à proximité des quartiers massacrés…

Le pouvoir en question? Loin d’être tout-puissant et planificateur, il pense sur le court terme et passe son temps à corriger ses erreurs. Il ne faut donc pas le surestimer. A ce propos le niveau intellectuel des « décideurs » est déplorable.

La description des problèmes économiques et sociaux fait froid dans le dos : l’Etat est absent quand il s’agit d’aider ses citoyens, les hôpitaux sont dans un état lamentable, des millions d’Algériens vivent sous le seuil de pauvreté, la jeunesse est désoeuvrée, le chômage fait des ravages… Sans pistons et sans connaissances, rien ne semble possible! Il note une absence de doctrine économique, commune à tous les partis politiques, y compris chez les islamistes (il me semble cependant que ces derniers étaient favorable au libéralisme économique). La crise du logement est également abordée, mais j’ai regretté qu’il n’aille pas plus loin dans ses causes (comme le taux de fécondité très élevé durant les deux décennies ayant suivi l’indépendance).

Sur la place de la femme il critique férocement l’hypocrisie qui consiste à présenter les régimes autoritaires comme une solution : « Car, j’insiste là-dessus, pour les pouvoirs arabes, l’émancipation féminine est avant tout un outil de marketing pour glaner les bons points de la communauté internationale. ‘Nous luttons contre les intégristes, nous nous battons pour améliorer la situation de nos femmes, comment pouvez-vous nous reprocher d’être une dictature?’ : c’est le langage commun à nombre de capitales arabes, d’Alger à Damas en passant par Tunis. Et l’Occident fait mine d’être convaincu… Ou du moins il s’en contente.« . Et note à juste titre que les « démocrates » (un vocabulaire orwellien désignant ceux qui ont été favorables aux militaires!) ne sont pas moins machistes que les islamistes, refusant d’afficher ouvertement leur hostilité au code de la famille.

Sur la Tunisie il constate que le régime de Ben Ali s’est renforcé précisément grâce à la guerre civile algérienne, et, visionnaire (le livre est sorti en 2005), écrit : « Car quoi qu’on en dise en France […] l’islamisme tunisien n’est pas mort. Comme en Algérie, il n’attend
qu’une occasion pour renaître de manière encore plus radicale et, dans son hibernation actuelle, son principal aliment est le manque de libertés.« . A propos des relations avec le Maroc et du conflit au Sahara occidental, instrumentalisé par les dirigeants respectifs des deux pays, il se prend à rêver d’une union algéro-marocaine pour résoudre le contentieux, tout en étant conscient de son caractère utopique (mais pourquoi pas? Unis, les deux Etats formeraient effectivement une puissance respectée).

Il termine l’ouvrage (vingt chapitres) sur la position qu’il aurait fallu adopter face au FIS (l’auteur appartient au camp des « dialoguistes ») : « S’opposer au coup d’Etat, en ce qui me concerne, n’était ni un acte opportuniste ni l’expression d’une adhésion aux thèses
islamistes. J’ai simplement refusé de me rendre complice de cette imposture, de cette ultime manoeuvre du pouvoir, qui, pour survivre, a divisé le pays en précipitant une partie de l’Algérie dans ses bras au nom de la défense de valeurs -la République, la liberté et le droit des femmes- qu’il n’avait jamais respectées en trente ans d’indépendance. »

Bref, un livre que je conseille fortement pour comprendre les problèmes de l’Algérie.

-Deux comptes-rendus (dont un de Benjamin Stora) : http://regardcalme.blogspot.fr/
-Le blog de l’auteur : http://akram-belkaid.blogspot.fr/

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Concernant la violence (chapitre 8) et le contentieux franco-algérien par rapport à l’Histoire (chapitre 19) je l’ai trouvé en revanche très décevant :

-D’une part le FLN, entre 1954 et 1962, n’a pas été seulement violent, il a été très autoritaire et intransigeant, alors même qu’il avait l’avantage numérique. L’Algérie n’a pas été la Palestine où les indigènes ont été submergés puis même remplacés : les Algériens -Musulmans- étaient largement majoritaires en 1954. De fait c’est l’explosion démographique des Algériens qui a rendu l’indépendance possible, pas la violence aveugle. En août 1956, lors du Congrès de la Soummam, il n’a pas hésité à se proclamer représentant unique du peuple algérien (4ème condition pour le cessez-le-feu : lire la plate-forme). Inutile de chercher plus loin l’origine du parti unique… La liquidation du MNA avait de fait commencé dès 1955, ce qui était quand même un signe annonciateur. L’enjeu de la guerre n’était ainsi pas seulement l’indépendance, loin de là, mais en grande partie la lutte pour le pouvoir et la légitimité.

-Il faut également noter que la guerre d’Algérie fut autant une « guerre de libération » qu’une vaste guerre civile (ce qui n’est pas contradictoire), allant bien au-delà du conflit fratricide FLN-MNA. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas se battre pour la liberté, seulement une cause juste aurait dû mobiliser des moyens justes. Une lutte pour l’indépendance peut très bien prendre la forme d’une grande campagne de désobéissance civile (cf le « Quit India » de Gandhi), au pire une lutte armée peut se limiter au sabotage et à la guérilla, sans sombrer dans la violence extrême (ce qu’a fait me semble-t-il Nelson Mandela, pourtant admirateur de la révolution algérienne, au début des années 60).

-S’il a le mérite de traiter la question des harkis avec honnêteté, en revanche il ne s’est pas du tout renseigné sur les pieds-noirs, dont la question est expédiée en quelques lignes! L’auteur n’avait-il pas entendu parler des disparitions forcées de l’année 1962? Du massacre d’Oran du 5 juillet 1962? Visiblement non, même s’il en sait beaucoup sur la guerre d’Algérie il esquive les sujets qui fâchent… Leur exode fut au passage désastreux pour l’économie de l’Algérie qui mettra des années à s’en remettre (et je n’ose pas imaginer son état sans les revenus des hydrocarbures… ce serait sans doute le Zimbabwe!).

-Concernant les excuses officielle, là encore on est vraiment dans le ridicule. Tant qu’on y est faut-il que la France s’excuse d’avoir mis l’Europe à feu et à sang durant les guerres napoléoniennes (je renvoie au très émouvant tableau de Goya « Tres de Mayo »)? Faut-il que la Russie s’excuse d’avoir imposé un protectorat implacable durant la guerre froide à une bonne partie de l’Europe? Que la Turquie s’excuse pour les anciens peuples colonisés de l’Empire ottoman? Si tous les peuples devaient s’excuser d’en avoir opprimé d’autres, on ne s’en sortirait pas! On remarquera que le Vietnam n’a jamais réclamé d’excuses à la France, ça montre bien que cette attitude n’est que de la comédie. Reste qu’il y a un devoir de vérité historique – ce qui n’est pas la même chose que la repentance (sur cette dernière François Mitterrand marquait un point en disant « C’est l’entretien de la haine et ce n’est pas la haine qui doit gouverner la France »).

Il y aurait encore d’autres choses à faire remarquer : le régime de Vichy qui sur la Shoah a un des taux les plus faibles de Juifs déportés en Europe, le Rwanda où la vérité officielle du FPR est loin de faire l’unanimité, le fait que le « révisionnisme » ne soit pas un terme péjoratif mais en plus largement utile à la progression de la recherche historique, qu’il y a bien évidemment eu des aspects positifs à la présence française au Maghreb contrairement à ce que veut faire croire une certaine rhétorique de type soviétique (les infrastructures, le bond démographique déjà signalé, l’abolition de l’esclavage, la langue française) etc…

Bref tout cela montre qu’on peut être très intéressant sur une majorité de sujets mais consternant sur le reste.

Article modifié et complété le 03/03/2015

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