La guerre civile algérienne (1992-2002) dans la presse française

Un article que je voulais publier il y a quelques mois mais que je ne retrouve que maintenant.

L’historien Guy Pervillé m’a fait l’honneur de citer ma critique de son livre « Les accords d’Evian – Succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne » (avec le recul je la trouve mal écrite, tant pis…). Je tiens à préciser que moi-même je n’ai aucun diplôme d’histoire ou de journalisme et que je me suis simplement renseigné sur le sujet. Je précise aussi que dans ma famille on est très attaché à la laïcité et qu’en plus mes ancêtres, du côté maternel, sont des pieds-noirs espagnols installés dans l’Oranie. Je n’ai donc aucune raison de sympathiser pour « l’islam politique ». Seulement j’ai remarqué que plus de vingt ans après la fin de la guerre froide et la chute des régimes autoritaires en Europe de l’est :

-Les dictatures arabes se présentent comme des remparts contre l’islamisme.

-Les partis islamistes se présentent comme les seuls opposants aux régimes en place.

On voit bien qu’on est dans un cercle vicieux. Cependant on peut briser ce dernier facilement : en acceptant que des islamistes qui ont gagné démocratiquement des élections gèrent le pays. On peut dès lors les critiquer, leur opposer un programme alternatif, démontrer qu’ils sont incompétents ou au contraire les forcer à devenir raisonnables. Tout cela dans le respect de l’Etat de droit, primordial en démocratie.

A vrai dire ce qui est vraiment révoltant, c’est que la diabolisation des partis dits islamistes (que ce soit les Frères musulmans en Egypte aujourd’hui ou le FIS hier en Algérie) permet de tolérer des dictatures que l’on trouverait scandaleuses ailleurs, et particulièrement des méthodes qui n’ont rien à envier au Chili de Pinochet : tortures, disparitions forcées, exécutions sommaires… Imagine-t-on un instant annoncer aux Espagnols et aux Portugais qu’ils devraient revenir aux régimes de Franco et de Salazar à cause de la crise économique? Ou aux pays d’Europe de l’est qu’un retour aux dictatures communistes permettrait une meilleure stabilité? Si on prend la Biélorussie de Loukachenko, considérée, sans doute à raison, comme la dernière dictature d’Europe, on constate que l’Union Européenne est très critique envers ce régime. Mais pourquoi alors ne fait-on pas de même avec les pays arabes? Les droits de l’homme sont des valeurs universelles, il ne peut pas y avoir de deux poids, deux mesures…

On peut continuer avec d’autres exemples :  il est de bon ton aujourd’hui de dénoncer la dictature de Bachar el-Assad, de la part des mêmes qui ont très bien digéré l’interruption des premières élections libres en Algérie…. Prenons l’exemple de Glucksmann et BHL, appelant à intervenir en Syrie : ces deux « intellectuels » ont ouvertement appuyé la junte algérienne après le massacre de Bentalha en septembre 1997, alors que l’identité des auteurs était plus qu’incertaine, et que cette dictature n’est pas moins cruelle que celle sévit actuellement en Syrie…

Le traitement de la guerre civile algérienne a vraiment été grotesque. La presse française a très souvent déformé la réalité en faisant preuve d’un ethnocentrisme et d’un occidentalisme consternants… comme si les journalistes n’avaient pas admis que l’Algérie n’était pas la France!

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Quelques citations pour comprendre l’étendue du désastre :

Salima Ghezali, rédactrice en chef du journal « La Nation », dans un entretien de 1995 : “Malgré toute la solidarité de cette rive de la Méditerranée, vouloir bien faire, en ne sachant pas à qui on a affaire, nuit plus que cela n’aide. Le traitement de la question algérienne par les médias en France est absolument catastrophique quelle que soit la bonne volonté des promoteurs de toutes ces émissions, de tous ces articles, particulièrement des émissions télévisées, parce qu’ils donnent la parole à des gens qui utilisent un vocabulaire complètement à côté de la réalité, qui ne renvoie pas aux mêmes sens.

“C’est très bien de parler de l’Algérie, mais si l’on ne montre que des
exactions prêtées aux islamistes (sans renier mon combat idéologique de
toujours contre les islamistes), sans montrer les autres, celles que des
millions d’Algériens vivent quotidiennement, faites d’exécutions sommaires,
de tortures, de viols, il y a un problème. Le pouvoir algérien, qui trouve tant
de crédit en Occident, devrait accepter qu’il y ait une commission
d’enquête indépendante pour venir voir ce qui se passe. Mais il refuse. Les
tenants de la violence sont de part et d’autre de l’ancrage idéologique,
l’usage de la violence n’est absolument pas le monopole des islamistes.”

Bruno Etienne, spécialiste de l’islam, dans un article de Libération de Février 1995 : « Chaque fois que je revois mon film fétiche Pépé le Moko je me dis que là se trouve la clé de tous nos malheurs; comme Jean Gabin, nous sommes prisonniers de la Casbah d’Alger parce que c’est une fausse Casbah, dans une fausse Algérie de rêve, une illusion, un lieu de nulle part, et que tout ça c’est la faute à Pierre Loti et autre Gérard de Nerval… C’est à cause d’eux que nous ne supportons pas la réalité de l’effondrement de l’Empire comme manque à rêver. Et le réveil est brutal. La plus dure des désillusions porte bien entendu sur l’Algérie, parce que l’Algérie (c’est?) c’était la France, et que la Méditerranée traverse l’Eurafrique comme la Seine Paris. Les Français n’ont pas encore admis que l’Algérie indépendante, était arabe et musulmane, et que les laïcs qui causent à la TV ne représentent personne. »

Puis dans un entretien au Figaro de 1997 (année des grands massacres) : « Il faut être prudent. Vous raisonnez tous, Français, journalistes, de la même manière : d’un côté il y a les bons, les militaires, garants de la démocratie et de la laïcité, et, de l’autre, les méchants terroristes islamistes, qui commettraient 99% des attentats. Je n’ai pas le même sentiment. Pour moi, trois attentats sur quatre sont le fait du pouvoir en place. »

Pierre Vidal-Naquet, historien de la Grèce antique, militant célèbre contre la torture durant la « première » guerre d’Algérie, dans un entretien au journal Politis de 2001 :

Que pensez-vous de la façon dont la crise algérienne est perçue en France ? Et du rôle des intellectuels français ?

Faut-il vraiment évoquer le rôle de M. Glucksmann et de ce farceur de Henri-Lévy ? Leurs séjours en Algérie et le récit qu’ils en ont rapporté rappellent les voyages que certains faisaient à Moscou, dans les années trente. La capacité de certains intellectuels à jouer les gogos m’a toujours stupéfié. Il y a plus grave : la position des autorités françaises, qui consiste à soutenir l’autorité en place, quelle qu’elle soit, est scandaleuse et indéfendable. Le gouvernement s’honorerait à accueillir les réfugiés politiques algériens, à accepter sur notre territoire une presse algérienne d’opposition, et utiliser les moyens de pression dont nous disposons pour imposer un minimum de respect des droits de l’Homme.

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Des citations de ce type il y en a à la pelle. Ce qui me surprend le plus, c’est que certains continuent à nier l’existence même d’une guerre civile durant les années 90! C’est dire à quel point le mensonge est érigé en information. Voir des intellectuels surexposés du type Mohamed Sifaoui (une simple recherche sur internet montre que c’est un imposteur) me fait vraiment désespérer de la qualité du journalisme français.

Quant à tous ceux qui ont applaudi le coup d’Etat militaire du 11 janvier 1992, à aucun moment ils n’ont réalisé que les mêmes militaires étaient responsables de la mort de centaines de civils en octobre 1988 et étaient particulièrement détestés (je pense surtout à Khaled Nezzar). On peut voir l’état d’esprit de nombreux Algériens à cette époque dans le documentaire « La revanche d’Allah » datant de 1990 (qui ne fait que confirmer mon sentiment qu’une solution « dialoguiste » avec le FIS au gouvernement aurait épargné à l’Algérie le bain de sang qu’elle a connu).

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