Mohammad-Reza Djalili, Thierry Kellner – Histoire de l’Iran contemporain

Histoire de l'Iran contemporain

Ces dernières années l’Iran a été fortement médiatisé (et diabolisé). D’où mon intérêt pour ce petit livre de Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner dans l’excellente collection Repères, dont le sujet commence avec la Perse des Qadjar au XIXème siècle.

On découvre alors un pays faible (1), peu centralisé, avec une armée qui se compte tout juste en dizaines de milliers d’hommes et un pouvoir fragile, soumis aux impérialismes russe et britannique qui lui font perdre une partie de sa souveraineté juridique (avec le système des capitulations) et économique, en même temps qu’il se modernise grâce aux investissements étrangers. Déjà le clergé chiite jouait un rôle politique et gagnait en influence grâce à sa popularité, obligeant la monarchie à composer avec lui. Un sentiment national apparaît progressivement vers la fin du XIXème siècle et surtout au début du XXème avec la révolution constitutionnelle qui permettra la création du Majles en 1906, le Parlement. Lors de la Première guerre mondiale le pays fut un champ de bataille, mais ignoré. (2)

Avec Reza Khan réalisant un coup d’Etat en 1921 l’Iran entre dans la modernité, le dernier Qadjar est déposé en 1925 au profit de la nouvelle dynastie Palhavi, l’Etat se centralise en réprimant les régions rebelles, la conscription est introduite pour l’Armée, les nomades sont sédentarisés de force, le persan devient langue nationale, l’éducation nationale et le système juridique sont sécularisés (ce qui mécontente le clergé), un code vestimentaire est introduit, dont on retient surtout l’interdiction du voile en 1936 (3). Plusieurs de ces réformes sont inspirées du Kémalisme en Turquie, contemporain.

Entretenant de trop bonnes relations avec l’Allemagne le pays est envahi en 1941 par les Britanniques et les Soviétiques et le Shah est déposé en faveur de son fils. La période qui suit jusqu’en 1953 est marquée par le multipartisme et une certaine liberté politique pour la population. La nationalisation du pétrole par Mossadegh en 1951 est suivie d’une crise politique et économique. Sur les évènements aboutissant à l’opération Ajax les auteurs remarquent qu’on a trop tendance à oublier les causes internes du coup d’Etat : il s’agit en l’occurrence autant d’un complot anglo-américain que d’une alliance entre monarchistes et religieux contre les nationalistes et les communistes du Tudeh (le contexte du début de guerre froide ne doit pas être oublié).

Un encadré de plusieurs pages très intéressant détaille les différentes tendances politiques iraniennes avant et après la révolution islamique : nationalistes, communistes, islamistes, moudjahiddinnes du peuple (4)…

Alors qu’un système répressif impitoyable est mis en place après la déposition de Mossadegh (5), le Shah lance la Révolution Blanche en 1963, qui, bien que partant de bonnes intentions, est menée maladroitement et fait perdre à la monarchie ses soutiens traditionnels (clergé, grands propriétaires). Durant la première moitié des années 70 le souverain enregistre pourtant de bons résultats économiques et des succès diplomatiques. Mais la seconde moitié est très dure : le mélange de causes conjoncturelles (chute des revenus pétroliers, élection du démocrate Jimmy Carter (6)à la Maison Blanche plus critique sur les violations des droits de l’homme…) et structurelles (absence de libertés…) provoque la révolution que l’on sait en 1978 et le départ du Shah début 1979. Les mouvements d’opposition non islamistes seront par la suite tous éliminés progressivement, trahis par Khomeiny.

Je n’entrerai pas dans le détail pour la suite (instauration de la République islamique, crise des otages de l’ambassade américain, guerre Iran-Irak qui aurait pu se terminer en 1982 si le régime s’était contenté de se défendre, assassinats politiques, fatwa lancée l’écrivain Salman Rushdie ; puis dans les années 90 la lutte à l’intérieur du régime entre conservateurs contre réformateurs -comme le président Khatami-, économie étatisée, crise du nucléaire…), je noterai juste le paradoxe des relations avec les Etats-Unis après 1988 : aussi bien Saddam Hussein que les Talibans afghans furent des ennemis communs aux deux puissances, qui furent donc des alliés objectifs, en dépit des apparences.

Si cette synthèse est recommandable on regrettera que les auteurs semblent sous-estimer les tensions avec l’Arabie Saoudite. Le roi Abdallah aurait ainsi déclaré en 2009 à propos d’un éventuel armement nucléaire qu’il fallait « couper la tête du serpent »! Ne parlons même pas du fait qu’une importante minorité chiite se trouve dans une région  fortement pétrolifère!

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(1) Sur le plan interne, l’autorité des Qadjar ne se fonde pas uniquement sur l’usage de la force dont ils ne disposent que de manière très restreinte. La dynastie est parvenue, par une série de manoeuvres et de marchandages constants, à maintenir bon an mal an son pouvoir, parfois réduit à sa plus simple expression. A cet égard la théorie du despotisme oriental, développée par les penseurs occidentaux de Montesquieu à Wittfogel, n’est guère pertinente. L’image d’un monarque tout-puissant, disposant d’un bureaucratie centralisée, autoritaire et efficace, ne correspond pas à la réalité de la Perse d’avant le XX° siècle. (page 23)

(2) On regrettera que les auteurs semblent avoir confondu l’Entente avec la Triplice…

(3) Cette décision radicale est très mal perçue par les milieux traditionalistes et engendre de forces résistances et des violences. Pour de nombreuses femmes, c’est aussi une expérience traumatique au regard de leurs valeurs religieuses. Certains historiens considèrent que, loin de contribuer à l’émancipation des femmes, cette mesure l’a au contraire ralentie. (page 51)

(4) Un groupe plutôt sectaire mélangeant islamisme, marxisme et nationalisme, pratiquant la lutte armée contre les intérêts américains dans les années 60 et 70, qui s’allieront avec Saddam Hussein durant la guerre de 1980-1988, ce que beaucoup d’Iraniens ne leur pardonneront pas.

(5) La redoutable SAVAK est fondée en 1957.

(6) Son discours sur l’Iran qualifié d' »îlot de stabilité dans une région tumultueuse et agitée », peu avant le début de la Révolution est resté dans tous les esprits!

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