Sylvie Thénault – Algérie : des « évènements » à la guerre

Sylvie Thénault - Algérie des évènements à la guerre

Idées reçues sur la guerre d’indépendance algérienne

Livre recensé par le magazine Guerres & Histoire où il était sévèrement critiqué par Jean Lopez, qui le jugeait partial et convenu, je confirme le point de vue de ce dernier! Car avec un titre pareil il y avait de quoi faire : j’ai souvent constaté que l’on citait sur la guerre d’Algérie des chiffres faux, que la chronologie n’était pas toujours respectée (1), que les légendes des photographies étaient parfois erronées (2) et que des allégations mensongères étaient même proférées. Il me parait évident que dans la mesure où le conflit est terminé depuis longtemps et que l’Algérie ne redeviendra jamais française, un devoir de vérité et d’objectivité s’impose, que l’idéologie et les opinions personnelles doivent être laissées de côté pour simplement comprendre et expliquer l’évènement en question. Ce que certains historiens et essayistes, toute tendance politique confondue, n’ont pas encore compris, chacun ayant sa propre langue de bois…

Venons-en au contenu : après une première page où l’historienne explique son choix de nommer le conflit « guerre d’indépendance algérienne », un peu déroutant quand on est habitué à « guerre d’Algérie », « guerre de libération » et « révolution algérienne » (3), et une brève introduction, on entre dans le vif du sujet, et on constate dès la page 16 une erreur de date sur la déposition du sultan Mohammed V qui a eu lieu le 20 août 1953 (et non 1954). Passons. L’essentiel du texte est composé des idées reçues que Sylvie Thénault a choisies et non de celles qui reviennent le plus souvent…  Un exemple : plus personne ne dit de nos jours que la guerre d’Algérie n’était pas une guerre! Certains passages n’ont vraiment aucun intérêt.

L’historienne essaie même de s’attaquer à Daniel Lefeuvre et sa thèse comme quoi l’Algérie coûtait plus chère qu’elle ne rapportait, mais elle donne l’impression de ne pas avoir d’arguments à lui opposer! Les comparaisons avec d’autres pays le confirment : les empires coloniaux, du point de vue économique, furent des vrais boulets pour les métropoles (même la Russie postsoviétique fut soulagée de ne plus avoir son empire à gérer!). Devoir entretenir un territoire beaucoup moins développé a toujours représenté une charge pour un Etat.

Si la guerre d’Algérie fut une défaite politique pour la France, c’est une victoire militaire incontestable pour l’Armée française (que ce soit la bataille d’Alger de 1957, la bataille des frontières en 1958 puis le plan Challe). L’expérience française est souvent citée comme exemple de contre-insurrection réussie (citons le général américain Petraeus qui déclare ouvertement s’inspirer du français David Galula).

De même, comment aborder le 17 octobre 1961 sans parler du rapport Mandelkern, (commandité par le gouvernement Jospin) et surtout du travail de Jean-Paul Brunet qui a reçu de nombreuses félicitations dans le monde universitaire (4) ? Est-ce du fait que leurs conclusions déplaisent trop à l’auteure? Dans sa critique d’un autre ouvrage, Daniel Lefeuvre fait la même remarque.

Erreur étonnante page 130 sur l’OAS : l’attentat à la voiture piégée du 2 mai 1962 eut lieu sur le port d’Alger (et non à Oran, où néanmoins une voiture piégée explosa le 28 février).

Tout n’est pas pour autant mauvais, à vrai dire la qualité des chapitres est inégale. Sur deux cents pages on trouve parfois des mises au point intéressantes sur les SAS, les intellectuels français, sur mai 1958… Le côté partisan est juste regrettable : le militantisme n’a rien à faire dans un livre d’Histoire.

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(1) Et l’historienne fait à ce titre une erreur quand elle affirme que la bombe rue de Thèbes le 10 août 1956 « précéda celles du FLN » (page 130) : un simple regard sur la chronologie des attentats dément cette affirmation, exemple de Constantine où une bombe du FLN explosa au casino le 30 avril 1955 (ou début mai selon les sources). Un comble quand on prétend s’attaquer aux idées reçues! Il n’en reste pas moins que ce fut un attentat très meurtrier.

(2) Exemple de la répression de mai 1945 dans le Constantinois souvent illustrée avec une photo de la tuerie au stade de Philippeville en août 1955.

(3)« Guerre d’indépendance algérienne » se veut une expression affranchie des points de vue nationaux. Sans téléologie, elle ne désigne pas cette guerre par son issue, mais par son enjeu : l’indépendance, qu’on ait été pour ou contre.

(4) Lire aussi : « Charonne, lumières sur une tragédie » où il revient dans les deux premiers chapitres sur le 17 octobre.

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PS [03/01/2014] : voici la critique que Jean Lopez avait faite dans le n°10 de Guerres & Histoire.

Avec un titre pareil, on s’attend à une bonne dose d’anticonformisme. Hélas c’est trop peu le cas. Sur le problème du fardeau financier que représentait l’Algérie pour la France, par exemple, l’auteure tente d’écorner la thèse de Daniel Lefeuvre (« Chère Algérie ») mais ses arguments tombent à plat. Le mythe des mythes, le « million de martyrs » tombés côté FLN, aurait mérité mieux que l’encadré qui lui est consacré. En revanche, l’analyse du double jeu algérien sur l’application (en fait la non-application) des accords d’Evian est de qualité. Utile malgré tout pour se faire une idée des derniers développements sur un sujet qui n’est pas près de se refroidir.

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4 commentaires pour Sylvie Thénault – Algérie : des « évènements » à la guerre

  1. driss dit :

    Tod Shepard l’historien américain rappelle à Lefeuvre que l’algérie c’était la France et que dire qu’elle a couté plus cher qu’elle n’a rapporté est un anachronisme.
    Aussi votre victoire militaire on vous la laisse volontiers vu les méthodes fourbes et barbares utilisées pour l’obtenir, je ne crois pas d’ailleurs que le FLN avait l’ambition de gagner cette guerre par les armes compte tenu de la disporprotion des forces en présence.
    Enfin question militantisme Thenaut a beaucoup à apprendre de Daniel Lefeuvre.

    • Ludovic dit :

      Si ça peut vous rassurer je n’ai aucune sympathie pour le colonialisme! Si j’avais vécu à cette époque j’aurais sans doute été pour l’indépendance, à la manière d’un Raymond Aron. Je suis également critique envers le discours de Daniel Lefeuvre que je trouve parfois maladroit et partial. Sur Todd Shepard le militantisme est également présent…

      Quant à l’aspect militaire du conflit, il me semble que le FLN voulait avoir son « Dien Bien Phu », mais ses espoirs se sont envolés avec la bataille de Souk Ahras (lu sur le site de Guy Pervillé : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=99).

      • driss dit :

        Le discours de Lefeuvre n’est pas maladroit, il est ultra idéologique. Je n’ai vu aucun historien « gauchiste » « repentant » « bien pensant » tomber aussi bas que ce discours http://www.bvoltaire.fr/daniellefeuvre/pardon-a-lalgerie,2771

      • Ludovic dit :

        Oui pour cet article je suis assez d’accord, j’avais moi-même été choqué par ce texte qui transpirait la haine. Cela dit dans sa critique des Indigènes de la république ou d’historiens comme Olivier Le Cour Grandmaison (qu’on peut lire dans « Pour en finir avec la repentance coloniale ») j’estime qu’il a raison.

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