Luis Martinez – La guerre civile en Algérie

Luis Martinez - La guerre civile en AlgériePhare du Tiers Monde sous le leadership de Houari Boumediène, laboratoire de la transition démocratique après les émeutes de 1988, l’Algérie a sombré dans la guerre civile à la suite de l’annulation des élections législatives de décembre 1991. La cause serait entendue : l’islamisme serait le principal responsable de cette tragédie. Mais en réalité les ressorts de la violence, dont la pratique est souvent vécue comme une vertu, relèvent d’un imaginaire social et historique de la guerre.

Sous couvert du djihâd, les bandes armées se réclamant de l’islam cherchent à accaparer des positions de pouvoir et d’accumulation. L’armée, quant à elle, instrumentalise la violence pour maintenir son hégémonie et conforter sa légitimité, notamment internationale, en se posant comme garante de la « laïcité » contre la menace « intégriste ». Les deux camps sont des ennemis complémentaires. Et l’économie politique de la guerre civile s’inscrit dans la continuité de celle du beylicat ottoman, de la conquête et de l’occupation françaises, de la lutte de libération nationale. Plutôt que des « fous de Dieu », les « émirs » du GIA ne sont-ils pas en définitive les héritiers des pirates de la Course, des caïds de la colonisation ou des « colonels » de l’ALN ?

S’il y a quelque chose de frappant dans le traitement médiatique réservé aux guerres civiles, actuelles ou passées, c’est l’ethnocentrisme et l’anachronisme. Le cas de l’Algérie des années 90 est assez impressionnant : beaucoup de journalistes ne connaissent absolument pas le sujet dont ils parlent. Aujourd’hui encore certains continuent à attribuer l’intégralité des morts de la « décennie noire » aux islamistes alors qu’il s’agit d’une guerre civile…  Récemment j’ai retrouvé cette citation de Bruno Etienne datant de 1995, qui m’a beaucoup marqué : « Les Français n’ont pas encore admis que l’Algérie indépendante, était arabe et musulmane, et que les laïcs qui causent à la TV ne représentent personne. » (lire l’article de Libération à cette adresse). Dix-huit ans après, cette phrase est-elle toujours d’actualité? Je ne peux pas vraiment le dire avec certitudes, mais quand je vois qu’on donne la parole à des Mohamed Sifaoui ou des Boualem Sansal, j’imagine qu’elle l’est encore!

J’en viens au livre en question. Cette étude publiée en 1998 m’a passionné car elle explique avec précision comment la guerre civile algérienne dans les années 90 a été rendue possible. Il insiste sur les possibilités d’ascension sociale et d’accumulation des richesses que la violence, du point de vue historique, a permises dans cette région, en remontant aux corsaires de la régence d’Alger! Peut-être que le parallèle avec l’époque ottomane est exagéré, mais sur tout le reste l’auteur est convaincant. Ainsi sur les raisons qui ont poussé des millions d’Algériens à sympathiser pour le Front Islamique du Salut : les électeurs du FIS (trois millions en décembre 1991 sur vingt-cinq millions d’habitants) étaient loin d’être des intégristes religieux.

En effet il y avait très clairement des raisons concrètes et matérielles qui les ont poussé vers ce choix : lassitude de « l’Etat-FLN » ; haine du régime en raison de la répression passée, notamment en octobre 1988 où de centaines d’émeutiers furent tués et la torture pratiquée massivement ; espoir que l’Algérie retrouve sa fierté d’antan (le FIS était un parti tout autant nationaliste et populiste qu’islamiste et se voulait la continuité de l’ancien PPA!) avec pour certains une nostalgie de la période Boumediène ; désir de s’enrichir avec l’espoir d’une libéralisation économique (dans ce domaine le parti était clairement libéral : il ne faut pas oublier que l’Algérie avait une économie inspirée de l’URSS et un système bureaucratique étouffant) ; arabophones discriminés par rapport aux francophones dans leurs études ; le grave problème du logement et les très nombreuses constructions illégales…

Le chercheur analyse plusieurs catégories d’électeurs : « entrepreneurs militaires », petits commerçants, étudiants, chômeurs diplômés… Il analyse l’importance du « trabendo » (mot inspiré de l’espagnol désignant, si j’ai bien compris, le marché noir) et les contradictions du parti par rapport à la diversité de son électorat, les différentes catégories citées ayant parfois des intérêts divergents. Notons que le discours du FIS fut à la fois antifrançais (en raison de la mémoire coloniale) et anticommuniste (en référence au PAGS : on est alors dans le contexte de fin de la guerre froide, mais l’auteur aurait pu souligner davantage l’invasion soviétique de l’Afghanistan à partir de 1980, guerre où 2800 Algériens ont combattu : cf « le programme afghan« ).

Vient la guerre civile après l’interruption des élections en janvier 1992 (en fait un coup d’Etat militaire) et la dissolution du FIS en mars (accompagnée de l’emprisonnement des militants et de la fin des Assemblées Populaires Communales, démocratiquement élues lors des élections municipales de juin 1990). Le lecteur constate la haine de l’Etat accumulée pendant des années par toute une partie de la jeunesse algéroise. Il y a à ce propos un malentendu entre les générations, entre ceux qui ont connu l’Algérie française et la guerre de libération et ceux qui sont nés après l’indépendance : on se doute que la conjonction d’un régime impitoyable et d’une culture de la violence inculquée à la jeunesse, où le terrorisme est présenté une solution acceptable (tous ceux qui ont vu le film « La bataille d’Alger » de Gillo Pontecorvo savent de quoi je parle) ne peut qu’aboutir à une tragédie…

L’auteur cite souvent l’exemple du quartier des Eucalyptus à Alger : c’est quasiment une guerre contre le peuple qui y est menée par l’Etat tellement les insurgés sont populaires (en grande majorité des jeunes et des adolescents). L’Etat algérien est alors assimilé à trois ennemis : Israël (contexte de la première intifada), la Syrie de Hafez el-Assad (la répression de Hama en 1982 est dans toutes les mémoires) et naturellement la France coloniale. Pour d’autres habitants non impliqués dans le conflit la violence évoque davantage la mafia en Sicile ou à Chicago (l’influence des films américains est forte dans la culture). Assassinats de policiers, répression aveugle des forces de l’ordre, déplacement progressif du conflit des villes vers les campagnes, mise en place par l’Etat de milices (les « Patriotes »)… Le pays plonge en enfer.

Cependant toutes ces violences ont permis des créations d’emploi dans l’Armée et dans l’administration. Après la « guerre de libération », la guerre civile offre aux militaires algériens une nouvelle légitimité, de nouvelles possibilités de promotion sociale (un point sur lequel le chercheur revient souvent) et permet la constitution d’une clientèle. L’armée et les maquisards islamistes sont alors des ennemis complémentaires, chacun justifiant l’existence de l’autre. L’Etat algérien profite du conflit pour se moderniser, par exemple avec l’arrivée massive de l’informatique.

A partir de 1994 la politique économique du pays évolue avec la libéralisation et l’aide du FMI qui apporte une aide financière considérable au régime, mais qui parallèlement, et paradoxalement, aide les groupes armés qui réussissent à en profiter. Ces derniers s’apparentent de plus en plus à des gangs, la frontière entre lutte armée et criminalité devient floue, notamment l’impôt de guerre qui ressemble de plus en plus à du racket : il s’agit d’une stratégie délibérée du pouvoir de « pourrissement » des ghettos islamistes, la junte préférait laisser ces quartiers aux bandes armées afin de lasser la population (notons aussi que de nombreux délinquants furent relâchés afin de faire monter l’insécurité dans ces zones : ces derniers aideront tantôt les islamistes, tantôt les forces de l’ordre). De même pour les généraux s’installe une « économie de pillage » typique du continent africain, notamment par une mainmise sur les revenus des hydrocarbures. Il s’agit alors de « banditisme politique ».

A la fin de l’ouvrage (presque quatre cents pages) les différents groupes armés sont décrits : le MIA (Mouvement Islamique Armé) et l’AIS (Armée Islamique du Salut) sont classés dans la « guérilla politique », car ils cherchent un compromis et des négociations avec le pouvoir pour légaliser à nouveau le FIS ; le MEI (Mouvement pour l’Etat Islamique) et le GIA (Groupe Islamique Armé) dans la « guérilla révolutionnaire », car cherchant à renverser le gouvernement en place, le GIA étant de loin le plus radical et intransigeant.

C’est ici le point faible du livre : le chercheur semble sous-estimer les capacités du DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité, les services de renseignement qui ont succédé à la Sécurité Militaire, l’ancienne police politique) à manipuler la violence. Pourtant il note à de nombreuses reprises que les violences du GIA arrangent souvent la dictature militaire* : à l’occasion de la privatisation générale, la destruction du secteur public mettant au chômage les salariés évitant de nombreux conflits sociaux et détournant leur colère contre les islamistes alors que dans le même temps le secteur des hydrocarbures n’est jamais visé ; les assassinats d’anciens membres du FIS, surtout les modérés qui préféraient une solution politique ; la stratégie de « guerre totale » du GIA donnant raison aux généraux algériens « éradicateurs » ; la médiatisation à outrance du terrorisme du GIA … la version officielle sur l’origine de la violence aurait quand même dû être remise en cause! Je renvoie à l’enquête de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire sur ce sujet (le célèbre « Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats » : même si les deux auteurs ont tendance, eux, à exagérer les manipulations du DRS et à sous-estimer la « véritable » violence islamiste, l’ouvrage n’en reste pas moins incontournable ; Luis Martinez y est d’ailleurs brièvement cité). Il est vrai que les manipulations et infiltrations de certains groupes et les opérations sous fausse bannière ont été rapportées ultérieurement par certains témoins (Habib Souaïdia en 2001, Mohamed Samraoui en 2003…).

De même la présentation de l’élection présidentielle de novembre 1995 est assez décevante : après 1992 plus aucune élection en Algérie n’a de crédibilité (ou alors autant que les élections de 1948 à l’époque française!)…

Un excellent livre tout de même avec des analyses pertinentes, de nombreux témoignages qui nous plongent directement dans le conflit et des comparaisons avec d’autres guerres civiles du même type. Même si certains points sont très discutables (outre ceux cités, l’analyse comme quoi l’Algérie ne pouvait pas sortir de la violence -la guerre représentant pour beaucoup une activité économique rentable- a été démentie par les faits), cette enquête approfondie est vraiment de très bonne qualité. Précisons que la période étudiée s’étend surtout de 1992 à 1995, il n’y a donc rien sur la vague de massacres de 1997. En tout cas l’auteur note à juste titre dans la conclusion que le mythe de la libération nationale s’est effondré, étant donné que l’ANP (l’Armée nationale populaire, l’Armée algérienne) a rempli le rôle que jouait autrefois l’Armée coloniale en étant restée dans un esprit de « pacification »…

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*Toutefois voici quelques citations qui montrent que l’auteur a des doutes quand il parle du GIA :

-page 317 : « Alors que le MIA et le MEI ont attiré les éléments les plus compétents (étudiants, chômeurs diplômés, déserteurs, anciens militants du FIS), le GIA ne trouve que des « enragés », animés d’une haine contre le régime, plutôt que des militants islamistes formés. »

-page 330 : « En somme le GIA ne serait-il que la face occulte d’un régime militaire confronté à la recomposition nécessaire de ses ressources économiques? »

-page 337 : « Le maintien de la guérilla à l’intérieur du pays, outre qu’elle permet au régime d’entretenir une plus grande cohésion dans ses appareils répressifs, facilite aussi la recomposition du champ politique ainsi que la formation d’une rente issue de l’exploitation de la menace islamiste. »

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Quelques liens pour finir :

-Un petit compte rendu résumant la thèse du livre.

-Un entretien de l’auteur.

Comprendre la guerre civile, un texte de Laeticia Bianchi, très enrichissant et instructif.

Article sur la mémoire de la guerre civile de Florence Beaugé, la Mitidja étant une des régions les plus touchées par les violences.

-Témoignage sur France Inter à propos des exactions des milices.

-Un article récent de l’auteur sur l’après-Bouteflika.

-Et surtout, le livre peut être lu partiellement sur Google Books ou encore un long extrait disponible sur le site Algeria-Watch.

-Sur les massacres de 1997, j’ai finalement retrouvé cet article bien documenté où le chercheur pose la question de la responsabilité des violences.

Billet mis à jour et complété le 17/02/2014

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2 commentaires pour Luis Martinez – La guerre civile en Algérie

  1. raglanity dit :

    Est-ce qu’il est possible de savoir sur quelles sources se basent cette recherche ?

    • Ludovic dit :

      Dans l’entretien que j’ai mis en lien en bas de l’article l’auteur l’explique. De mémoire il citait dans le livre beaucoup de journaux, de témoignages, d’interviews ou encore des travaux de certains chercheurs comme François Burgat ou Lahouari Addi.

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