Obélix et compagnie, quand Goscinny critiquait les sciences économiques

Obélix et compagnie

J’avais lu cet album d’Astérix à une époque où j’avais peu de connaissances dans le domaine économique. Je l’avais vu simplement comme une critique de l’argent et de la société matérialiste, corrompant les moeurs et détruisant les relations sociales. Mais j’ignorais que la critique allait beaucoup plus loin. J’avais pu lire qu’il caricaturait le plan de relance de septembre 1975, que le personnage de Caius Saugrenus, sortant de la Nouvelle Ecole d’Affranchis (clin d’oeil à l’ENA), n’était rien d’autre que le premier ministre de l’époque : Jacques Chirac! Mieux encore, que c’était un album étudié dans certains cours d’économie!

Est-ce une critique du keynésianisme, dans la mesure où on voit bien un Etat (ici la Rome antique) injecter massivement de l’argent dans une économie (celle du village), qui a pour effet d’augmenter la production (ici, de menhirs) mais aussi de créer une dépendance? L’effet pervers de l’endettement public et de l’inflation est également dénoncé. Pas si simple!

Car c’est avant tout la société de consommation qui est visée. Tour à tour on peut voir :

-Le fléau de l’obésité, en montrant les sénateurs décadents.

-Le luxe et la mode tournés en ridicule, quand Obélix devient l’homme le plus riche du village et s’habille en « homme d’affaire ».

-La publicité et le marketing, pour faire acheter aux consommateurs des produits inutiles en suscitant le désir (magnifique leçon en quelques pages).

-L’obsolescence programmée, brièvement citée par Caius Saugrenus : « Nous devrions fabriquer des menhirs dans des matériaux moins solides ; le côté inusable n’est pas idéal pour les affaires ».

-Dans l’ensemble les moeurs corrompues, Obélix étant le premier touché par l’appât du gain et tournant le dos à ses amis.

-La dépendance généralisée avec cette nouvelle source de revenus et la mise en place d’une sorte de salariat, inconnu jusque là des gaulois (travailleurs indépendants). L’argent injecté massivement a un effet domino : chaque villageois se spécialise et délègue son ancienne activité (la chasse aux sangliers) à un autre. Pire encore : Obélix, en rachetant l’intégralité des produits d’un marchand, provoque une pénurie. Caius Saugrenus a parfaitement réussi à déstabiliser l’économie traditionnelle.

-On pourrait également voir cette histoire comme une métaphore des économies rentières dépendantes des ressources fossiles (les pays du Golfe comme l’Arabie Saoudite ou les Emirats Arabes Unis, qui ont tellement d’argent qu’ils ne savent plus quoi en faire…). Quand les irréductibles gaulois se rendent compte que le menhir rapporte énormément d’argent, tous délaissent leurs anciennes activités.

-Dernière remarque : je ne peux m’empêcher de penser à la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo (même si ici le menhir n’a aucune utilité, contrairement à l’exemple célèbre que donne l’économiste avec les draps et le vin) ; la spécialisation poussée à son paroxysme peut donner un résultat comparable au village fabriquant uniquement des menhirs pour l’exportation!

Cette caricature n’a donc rien perdu de sa saveur aujourd’hui. C’est non le keynésianisme qui est visé mais l’ensemble des sciences économiques. Notons que c’est l’avant-dernier album d’Astérix scénarisé par Goscinny.

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