Bartolomé Bennassar – La guerre d’Espagne et ses lendemains

Bartolomé Bennassar - La guerre d'Espagne et ses lendemains

Voici un livre que j’ai souvent vu conseillé sur la guerre civile espagnole, réputé pour son caractère complet et objectif. Pour être franc j’ai eu peur que l’historien soit indulgent avec Franco, mais ce n’est heureusement pas le cas. J’ai tout de même relevé des points qui me paraissent discutables.

Après une introduction qui resitue la situation économique et sociale de l’Espagne du début du XXème siècle (entre misère, inégalités gigantesques, élections truquées et terrorisme anarchiste…) et le climat extrêmement tendu de la Seconde république à partir de 1931, on entre dans le vif du sujet après la victoire du Frente Popular en février 1936. Pour commencer j’ai été un peu déçu que l’injustice du service militaire n’ait pas été davantage soulignée : la semaine tragique à Barcelone en 1909 est ainsi citée mais sans explications. Mais c’est le seul reproche que je fais : sur les autres aspects, comme la question de la réforme agraire, le problème est très bien traité.

De même il décrit bien le contexte politique, exemple du PSOE de l’époque qui n’avait pas grand chose à voir avec le parti social-libéral que l’on connaît maintenant (et je rajouterai qu’il était très différent de la SFIO de Léon Blum contemporaine) : c’était un parti marxiste pur et dur. Largo Caballero, le leader, était surnommé le « Lénine espagnol »! Cela n’empêchera pas ce dernier d’être victime des staliniens par la suite.

Après la victoire du Frente Popular le 16 février les assassinats se multiplient de part et d’autre. Mais c’est bien avec le coup d’Etat du 17 et 18 juillet 1936 (dit aussi « soulèvement militaire » ou encore « Mouvement ») que la violence explose : dans les deux zones l’Etat s’effondre. Dans le camp républicain le pouvoir passe aux mains des milices (de syndicats ou de partis), dans le camp « nationaliste » ce sont les militaires qui font la loi.  Dans les deux camps on constate une même volonté d’anéantissement de l’adversaire. La guerre civile avait tout l’air d’être prévisible à en croire l’auteur! En revanche les belligérants ne s’attendaient pas à un conflit aussi long et meurtrier.

A ce propos une idée reçue doit être corrigée : le soulèvement militaire n’est pas à l’initiative de Franco. De même il faut cesser d’accabler Léon Blum pour la « non-intervention » : il a fait ce qui était en son pouvoir pour aider la République et pouvait très difficilement faire plus. Notons que le gouvernement britannique, dirigé alors par les conservateurs, a légèrement favorisé les « nationalistes ».

On note d’emblée une grande disparité selon les régions : la Navarre fut tout de suite favorable au « Mouvement » car imprégnée de traditionalisme et de religiosité tandis que de nombreuses autres (Asturies, Catalogne, Aragon…) étaient révolutionnaires. Au contraire, le Pays basque, catholique, conservateur, resta fidèle à la République pour des raisons de séparatisme. En 1937 un journaliste basque pouvait écrire ceci : « C’est une époque sinistre qui voit l’invasion de notre pays par les Italiens et les Allemands. Ne se rendent-ils pas compte que nous ne sommes pas communistes? Ne se rendent-ils pas compte que nous ne sommes même pas espagnols mais basques? ».

L’auteur nous donne une description de personnages aux parcours étonnants : Juan Garcia Oliver, anarchiste et …ministre de la justice! Vicente Rojo Lluch, catholique pratiquant, conservateur, ami personnel de Franco : considérant qu’il devait rester fidèle au gouvernement quoi qu’il put en penser, il deviendra un des meilleurs officiers de l’Armée républicaine. Juan Negrín, issu d’une famille bourgeoise et époux d’une russe blanche : premier ministre (PSOE) de la République de 1937 à 1939.

Du point de vue militaire, l’Armée républicaine souffrit beaucoup du manque de discipline : le départ de la plupart des officiers se ressentit lourdement. J’ai appris avec surprise que les chars soviétiques (T-26 et BT-7) surpassaient les chars allemands et italiens! Même remarque pour l’aviation. Mais le matériel fut beaucoup mieux utilisé chez les nationalistes, on pense notamment à la tactique de la concentration de chars au lieu de la dispersion (dont les Français feront les frais en 1940). Point surprenant : l’Armée franquiste pratiquait la récupération de soldats républicains (les deux tiers de l’Armée du nord se retrouvèrent dans les rangs franquistes!).

Après la Campagne du Nord la République perd l’espoir d’une victoire militaire et cherche surtout une solution négociée ; l’objectif est aussi de gagner du temps : le gouvernement républicain espère le déclenchement d’une guerre à l’échelle européenne (rappelons alors qu’en 1938 eurent lieu l’Anschluss puis la crise des Sudètes). Lors de l’Offensive de Catalogne début 1939 le moral fut réduit à néant : la bataille se transforma en débâcle alors que le gouvernement républicain s’attendait à une résistance acharnée (comme lors de la première bataille de Madrid).

La question de la « révolution sociale » est abordée : on voit que la collectivisation va bien au-delà de l’idéologie du communisme libertaire et de l’anarcho-syndicalisme et s’inscrit dans une véritable tradition populaire. L’auteur parle d’un mode de vie volontairement ascétique et d’un certain puritanisme religieux dans les communes rurales (alors même que ces paysans étaient très anticléricaux!). De même on note le rôle trouble du PCE stalinien, probablement le plus à droite des partis républicains : gagnant de plus en plus en puissance et en influence du fait de l’aide soviétique, partisan de la discipline et du respect de l’ordre, il deviendra populaire chez les classes moyennes (mais pas uniquement). Sur le sujet de la collectivisation je ne peux m’empêcher de penser au film « Land and freedom » de Ken Loach, fort sympathique.

Si le camp républicain souffrit de graves divisions (on pense surtout aux évènements de mai 1937 à Barcelone et à la répression contre le POUM et les anarchistes) il ne faut pas croire pour autant que le camp adverse était uni : Carlistes et Phalangistes avaient clairement des projets différents. Les premiers étaient ainsi favorables à une décentralisation quand les seconds étaient fascisants. Il y eut également une répression interne chez les franquistes comme le montre la biographie de Manuel Hedilla.

Le livre s’étend longuement sur le devenir des réfugiés républicains (surtout en France où ils furent les plus nombreux) et des anciens des Brigades internationales (aux Etats-Unis ils furent victimes du Maccarthysme ; en Italie beaucoup firent carrière au PCI ; dans les pays du bloc de l’est ils participèrent à la mise en place des « démocraties populaires » avant d’être victimes des purges staliniennes – exemple d’Artur London ; je renvoie à l’excellent film de Costa-Gavras « L’Aveu »).

Concernant la répression franquiste post-1939 (plusieurs dizaines de milliers d’exécutions!) j’ai particulièrement retenu l’absence de volonté de réconciliation, l’arsenal répressif, l’épuration de l’administration, la répression du catalanisme (qui a laissé des traces comme le montre l’actualité venant de Catalogne) et surtout le phénomène incroyable des « taupes » : des opposants républicains furent contraints de vivre cachés plusieurs décennies.

La conclusion (quatre pages) me semble contestable : est-ce qu’en cas de victoire républicaine l’Espagne serait vraiment devenue une dictature de type soviétique ou dans le meilleur des cas titiste? L’exercice de l’uchronie est certes difficile, mais il y eut de nombreuses résistances à la mainmise communiste (le « coup de Casado » le montre bien). Contrairement à Franco qui dès 1937 a fusionné toutes les tendances dans le « Movimiento Nacional », il n’y a pas eu de mise en place de parti unique dans le camp républicain (même si effectivement cette dérive avait commencé). Il est en revanche fort probable qu’il y aurait eu une deuxième guerre civile tellement les tensions étaient fortes. Enfin il ne faut pas oublier que la propagande républicaine insistait beaucoup sur la défense de la démocratie, contrairement aux franquistes…

Autre déception, plus grave : le scandale (euphémisme) des bébés volés n’est pas traité, alors qu’il s’agit bien d’une punition contre les familles trop républicaines. C’est un sujet qui rentre donc tout à fait dans le cadre de la répression franquiste (même si ce phénomène s’est poursuivi après la mort de Franco).

Cependant cet ouvrage est excellent à bien des égards. La guerre d’Espagne est traitée dans toute sa complexité et l’historien fait des reproches à toutes les parties en présence. Et je pourrais encore en parler longtemps vu la diversité des thèmes abordés (que ce soit l’importance des anarchistes de la CNT, de la tragédie d’Alicante en 1939 qui conclut la guerre, le témoignage de l’écrivain français Georges Bernanos, les massacres anticléricaux en zone républicaine qui ont favorisé la propagande de Franco, l’aide étrangère à chaque camp qui ne fut jamais désintéressée, les divisions des républicains qui se sont poursuivies dans l’exil, la guérilla anti-franquiste…).

Bref, je le conseille!

—–
PS du 20/07/2017 : il s’agissait du premier véritable livre que je lisais sur cette guerre civile, je me rends compte avec le recul qu’il y a trop d’absences et de points non développés pour en faire une référence, comme la « guerre sociale » qui a précédé la dictature de Primo de Rivera, la cassure entre l’Etat et une grande partie de la population. Cf François Godicheau par exemple… 

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