Albert Camus – Chroniques algériennes

Albert Camus - Chroniques algériennes

Ces dernières années la presse a énormément parlé du célèbre écrivain. Trop peut-être, on ne compte plus les unes sensationnelles. Quand Michel Onfray a sorti son « Ordre libertaire », on a frôlé l’indigestion… Mais c’est finalement en lisant le Monde diplomatique où j’étais tombé sur cet extrait d’un livre d’Edward Saïd, très hostile à Camus, que j’ai eu envie de m’intéresser au positionnement de cet intellectuel hors du commun sur la guerre d’Algérie. Car le texte en question m’avait interpellé : analyse historique erronée, manichéisme déplacé, raisonnement faux et finalement beaucoup de hors-sujet (1). Le « Diplo » est vraiment capable du meilleur comme du pire! (2)

Car quiconque se renseigne sur Albert Camus et sur l’histoire de la guerre d’Algérie saura que cet auteur n’avait rien de colonialiste. Cependant j’admets qu’il n’a pas toujours été irréprochable, loin s’en faut. Je m’étais finalement acheté ses Chroniques algériennes, recueil d’articles de 1939 à 1958 (parues pas longtemps avant le retour du général De Gaulle) pour me faire ma propre opinion.

On voit un homme déchiré, condamnant les violences des deux camps, affirmant haut et fort que le système colonial était injuste (« Misère de la Kabylie », célèbre reportage de 1939) et allait disparaître (« L’ère du colonialisme est terminé » écrit-il en conclusion, en 1958), mais refusant que l’on abandonne sa communauté sous le prétexte qu’elle serait collectivement responsable du drame algérien (article « La bonne conscience » paru dans l’Express en 1955). Il est favorable à une solution intermédiaire, le fédéralisme. Hélas à cette époque les idéologies étaient très fortes : on est pour l’Algérie française ou pour l’indépendance, les opinions modérées n’ayant pas leur place.

Dans l’avant-propos il écrit : « Ceux qui préconisent, en termes volontairement imprécis, la négociation avec le FLN ne peuvent plus ignorer, devant les précisions du FLN, que cela signifie l’indépendance de l’Algérie dirigée par les chefs militaires les plus implacables de l’insurrection, c’est à dire l’éviction 1 200 000 Européens d’Algérie et l’humiliation de millions de Français avec les risques que cette humiliation comporte. ». D’une certaine manière les tragédies de l’année 1962 lui ont donné raison. Pourtant pour sortir du conflit les négociations auraient été obligatoires, surtout quand on connait l’isolement diplomatique de la France à cette époque. De même l’indépendance était inéluctable, ne serait-ce à cause du poids économique et démographique que représentait l’Algérie pour la France.

Son message est donc ambigu, car s’il refuse l’indépendance (mais uniquement dans ce contexte très précis et sûrement pas par idéologie raciste), Camus cite Gandhi et le tunisien Bourguiba comme exemples. Il est ouvertement anticolonialiste. En mai 1945 il fut quasiment le seul journaliste à dénoncer la répression dans le Constantinois et prenait la défense de Ferhat Abbas (article « Crise en Algérie« ). Quand on sait qu’à cette époque le journal l’Humanité, pour ne citer que lui, appelait à la répression, on peut dire qu’il avait une longueur d’avance sur la grande majorité des intellectuels de l’époque!

On notera toutefois quelques erreurs d’analyse : l’impérialisme du président égyptien Nasser (référence au panarabisme et à la République arabe unie, qui a fait long feu) est très surestimé, le dictateur n’ayant pas les moyens de ses ambitions. Il est vrai toutefois que dernier se manifestera au Yémen dans les années 60, où l’Egypte mènera une « sale guerre ».

Comment aurait réagi Camus au dénouement du conflit s’il n’était pas mort en 1960? Il aurait très certainement condamné le terrorisme de l’OAS (qui tuera d’ailleurs son ami Mouloud Feraoun le 15 mars 1962), mais il aurait de toute évidence également condamné la politique d’abandon du général De Gaulle (je renvoie au livre de Jean-Jacques Jordi « Un silence d’Etat » pour comprendre la tragédie des Français d’Algérie).

Ces « Chroniques algériennes » ne constituent pas un indispensable, mais restent toujours intéressantes à étudier si on veut connaître le positionnement des intellectuels à cette époque. En tout cas, si globalement on peut le cataloguer dans les « pieds-noirs libéraux », Albert Camus n’est sûrement pas un « inconscient colonial »!

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(1) Exemples : « Si Camus semble avoir considéré qu’on pouvait maintenir et développer les populations de colons au-delà de 1960 (l’année de sa mort), il avait tout simplement tort historiquement puisque les Français ont abandonné l’Algérie et toute revendication sur elle deux ans plus tard seulement. » Le maintien des Européens d’Algérie sur leur terre natale était sans doute tout aussi impensable que le maintien des Blancs d’Afrique du sud après la fin de l’Apartheid… Précisons que l’exode des pieds-noirs a tout simplement ruiné l’Algérie au point de vue économique (un parallèle peut être dressé avec l’ancienne Rhodésie devenue la sinistre dictature de Robert Mugabe).

« Le massacre de Sétif, grande tuerie de civils algériens par des soldats français, est de mai 1945. » En vérité une insurrection violente suivie d’une très dure répression…dont Camus fut pratiquement le seul journaliste Français à dénoncer!

[Dans l’Etranger] « C’est vrai, Meursault tue un Arabe, mais cet Arabe n’est pas nommé et paraît sans histoire, et bien sûr sans père ni mère.« . On peut répondre par l’opinion de Mouloud Mammeri (qui avait un frère dans l’ALN!) : »Moi Algérien je me reconnais très bien dans l’Algérie telle que Camus la peint. »

(2) Pour le meilleur on retiendra des réflexions pertinentes et des articles de qualité. Pour le pire on notera le soutien à la dictature cubaine ou encore certaines énormités d’Alain Gresh, qui, entre autres, affirmait encore en 2010 que la chute du Sud-vietnam (1975) constituait la victoire du peuple vietnamien…

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PS : la fameuse phrase sur la « justice » et « sa mère » ne doit pas être sortie de son contexte. D’une part je ne suis pas sûr de sa véracité (j’ai pu trouver différentes versions), d’autre part en matière de phrases choquantes c’est bien peu de choses (pour comprendre on peut lire la préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la terre de Frantz Fanon : un monument de bêtise et de haine!).

PS 2 : concernant ses remarques sur l’inexistence d’une nation algérienne, il ne faut pas non plus le voir comme une forme de paternalisme colonial. Ce discours était également celui de Ferhat Abbas. Ainsi il faut s’abstenir de juger les gens de façon anachronique, comme le fait Saïd…

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2 commentaires pour Albert Camus – Chroniques algériennes

  1. Blaisot dit :

    Je note à mon sens, une erreur de forme concernant les Blancs d’Afrique du Sud qui n’ont pas quitté leur pays. Les drigeants sud-africains actuels ne peuvent être comparés à ceux du FLN.

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