A propos du livre de Guy Pervillé « Les accords d’Evian »

Guy Pervillé - Les accords d'Evian

Je n’ai pas pour habitude de chroniquer un livre que je n’ai pas lu entièrement mais je vais faire une exception pour cet ouvrage retraçant les relations franco-algériennes, depuis les premières tentatives de créer un Etat algérien indépendant sous le Second empire jusqu’à aujourd’hui. Comme le nom l’indique l’essentiel est consacré à l’après-19 mars 1962.

Le lecteur peut constater l’incroyable cynisme du général De Gaulle, qui déclarait ouvertement être favorable à l’indépendance algérienne avant 1958, pour finalement laisser penser le contraire lors de son arrivée au pouvoir. Un malentendu qui aura des conséquences désastreuses (notamment la création de l’OAS).

1962 sera une année de sang où les accords d’Evian seront délibérément violés. L’exode dramatique des Européens ruinera complètement le pays : l’Algérie sera en quasi-faillite les premières années de l’indépendance  et ne tiendra économiquement qu’avec l’aide de la l’ancien colonisateur.

Les rapports furent parfois très tendus entre les deux pays, notamment lors la France intervint dans le conflit du Sahara occidental en 1977 et 1978 alors que l’Algérie soutenait le Front Polisario (l’auteur parle de « guerre froide » franco-algérienne).

Mais à vrai dire c’est surtout la dernière partie consacrée à la guerre civile des années 90 qui m’intéressait. La vieille propagande nationaliste algérienne, qu’on aurait pu croire anachronique et dépassée, sera réutilisée durant cette décennie sanglante de façon abusive : les islamistes comme les militaires se disaient héritiers des « glorieux moudjahidines » de la « guerre de libération », chaque camp dénigrant l’autre avec la mémoire coloniale…

L’attitude à adopter face au Front Islamique du Salut a divisé l’opinion algérienne : d’un côté les « éradicateurs » souhaitant une élimination totale des islamistes du champ politique, de l’autre les « dialoguistes » qui souhaitent un compromis avec une solution négociée. Pour les premiers c’est le FIS* qui est seul responsable des violences, pour les seconds c’est l’Armée et le DRS (services secrets) qui entretiennent la guerre civile pour rester au pouvoir.

Je suis ici en désaccord avec l’historien qui renvoie dos à dos les deux camps. Il me semble que le déroulement des faits donne plutôt raison aux « dialoguistes », qui auraient évité un bain de sang à l’Algérie si leur solution avait été appliquée! On imagine la situation en Tunisie si fin 2011 l’Armée avait fait un coup d’Etat pour empêcher Ennahda d’arriver au pouvoir. Nul doute qu’il y aurait eu une guerre civile du même type!

Effectivement le monumental « Françalgérie, crimes et mensonges d’Etat » de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire a ses faiblesses (même si l’auteur considère qu’il s’agit de la meilleure synthèse du point de vue « dialoguiste »). Mais que le chef d’état-major de l’Armée algérienne soit Mohamed Lamari, un ancien de l’Armée française qui a rejoint l’ALN en 1961, c’est quand même incroyable! Pour un régime qui tire sa légitimité de la guerre d’indépendance et qui ne cesse de dénigrer les anciens « harkis », ce paradoxe ne laisse pas d’étonner.

Les ressemblances entre la guerre d’Algérie proprement dite de 1954 à 1962 et la guerre civile sont parfois vraiment flagrantes : maquis, terrorisme, disparitions forcées, torture… L’ancien président Ben Bella déclarait ainsi : “Le peuple algérien est fatigué, vous savez, de voir se reproduire chez nous une même sémantique. Voila que chez nous, on parle de ratissage, on parle de terroristes, on parle sans épuiser le problème quant au fond. Cela nous fait de drôles de souvenirs, nous qui avons connu il y a trente ans cette situation, de voir nos journaux, le pouvoir, reproduire le vocabulaire du général Massu et du général Salan”.

Mais pour ma part il y a un point précis qui me vient à l’esprit, c’est la dissolution de parti politique ayant une légitimité populaire : le MTLD en novembre 1954 par le ministre de l’intérieur de l’époque…François Mitterrand, et le FIS en mars 1992 par le directoire militaire algérien, deux actes dignes de dictatures, qui ont mis le feu aux poudres et empêché d’éteindre l’incendie naissant. Notons la persistance des élections truquées, qui existaient en Algérie française et continuaient après l’indépendance (à écouter : cette interview de Lahouari Addi sur les élections législatives de 2012, croustillant).

Cela dit je suis d’accord avec la remarque sur la culture de la violence entretenue dans l’Algérie indépendante ; c’est un point que ni les « dialoguistes » ni les « éradicateurs » ne semblent admettre. L’historien et ancien membre du FLN Mohamed Harbi déclarait ainsi : « l’idéalisation de la violence requiert un travail de démystification. Parce que ce travail a été frappé d’interdit, que le culte de la violence en soi a été entretenu dans le cadre d’un régime arbitraire, l’Algérie voit resurgir avec l’islamisme les fantômes du passé ».

Sur le sujet, un article sur le site de l’auteur : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=55

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PS : pour Alain Chouet, ancien officier de renseignement français, on aurait très bien pu laisser le FIS gagner les élections en janvier 1992. L’Armée algérienne aurait garanti la constitution et poser des limites, le FIS serait devenu impopulaire par l’usure du pouvoir et aurait perdu les prochaines élections (lu sur le site de Pascal Boniface).

*En vérité, le ou les GIA et l’AIS, l’Armée Islamique du Salut, branche armée du FIS.

Je note que les positions qu’on entend dans les différents médias sont systématiquement celles des éradicateurs. Pour avoir le point de vue dialoguiste, je conseille ces sites :

http://www.algeria-watch.org/francais.htm

http://lequotidienalgerie.org/

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25/04/2013 : exemple de position « éradicatrice » entendue systématiquement, celle d’Asma Guenifi, qui se permet dans son livre de dénigrer des journalistes comme Jean-Baptiste Rivoire et différentes associations de défense de droits de l’homme, pratiquer des amalgames typiquement staliniens (en gros : « les islamistes sont des nazis et des fascistes… ») et de diffuser sa propagande dans des lycées… Endoctriner notre jeunesse avec ce type de désinformation : certains n’ont vraiment aucun scrupule! J’attends le jour où l’on parlera des différentes exactions des forces de l’ordre de l’Etat algérien (Armée, escadrons de la morts, milices…).

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