Jean Sévillia – Le terrorisme intellectuel

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Dès l’introduction le lecteur sait à quoi s’attendre et peut facilement situer l’écrivain : à mi-chemin entre la droite et l’extrême-droite. Pas une droite libérale, loin de là, plutôt souverainiste, traditionaliste et catholique. Jean Sévillia est d’ailleurs clairement anti-libéral et renvoie pratiquement dos à dos François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing.

Sorti en 2000, c’est un livre qui semble être devenu culte pour certains, je l’ai souvent vu cité sur internet. Il dénonce l’aveuglement de beaucoup d’intellectuels après la Seconde guerre mondiale : staliniens, maoïstes, castristes, libertaires irresponsables… Le sujet était tout de même alléchant! Une figure comme Jean-Paul Sartre est quand même symbolique (entre soutiens aux pires dictatures, appels au meurtre puis vers la fin de sa vie signature d’une pétition pour légaliser la pédophilie…) !

D’autres au contraire le trouvent nauséabond et réactionnaire. En fait dès le premier chapitre on est rassuré : la rigueur scientifique n’est pas au rendez-vous. Si je devais lister toutes les erreurs, les inexactitudes, les oublis, les sous-entendus douteux,  les comparaisons abusives, les contradictions d’un chapitre à l’autre, cela prendrait trop de temps.

Je vais simplement noter ce qui me parait le plus évident :

-La grande majorité des pertes allemandes durant la Seconde guerre mondiale l’ont été sur le Front de l’est. Rien d’étonnant que les Français pensent que l’URSS soit la puissance qui a le plus contribué à la défaite allemande.

-Sur la guerre d’Algérie les chiffres sont tout simplement faux ; quant à l’appellation de la torture sous le nom de « sale boulot »… je pense qu’il exagère!

-La chronologie de la guerre d’Indochine (chapitre 2) puis de la guerre du Vietnam (chapitre 4) n’est quant à elle pas respectée.

-La révolution cubaine n’était pas à l’origine communiste, il était difficile en janvier 1959 de deviner ce qui allait se passer. Le mouvement du 26-juillet n’est d’ailleurs pas cité!

-Les Khmers rouges ne seraient jamais venus au pouvoir sans les bombardements massifs américains. Richard Nixon a bien une lourde part de responsabilité dans le malheur cambodgien! (1)

-Salvador Allende assimilé à Ho Chi Minh, Tito, Castro… alors qu’il n’a jamais mis en place de parti unique! L’auteur ne fait rien d’autre que de justifier le coup d’Etat de Pinochet (paradoxalement ce passage ressemble beaucoup à la culture de l’excuse qu’il dénonce tant…).

-Au chapitre 3 (« Economique d’abord ») il regrette la désertification des campagnes. Puis il critique mai 68 au chapitre 5 (« Il est interdit d’interdire ») en mettant l’accent sur toutes les dérives que cela a entraînées. Aurait-il oublié que certains « soixante-huitards » ont choisi de revenir à la campagne? Certes, ils ont été très peu nombreux, mais il aurait fallu le noter. Aussi conservateur que soit Jean Sévillia, je constate que son message n’est pas forcément en contradiction avec celui des soixante-huitards!

-La thèse de Reynald Secher sur le « génocide vendéen » entre 1793 et 1795 est très minoritaire…de nombreux spécialistes de cette période sont en désaccord avec lui. Peut-être à l’avenir on reconnaîtra qu’il a raison, mais pour l’instant les faits sont là : dans le monde universitaire, il est pratiquement tout seul!

-Sur le « Livre noir du communisme » : si Nicolas Werth et Jean-Louis Margolin se sont opposés à Stéphane Courtois, c’est bien parce qu’ils ont la qualité d’historiens. Ce dernier fait en effet un discours engagé, militant et sensationnel… Le mot même de « communisme » (utilisé aussi bien par les partisans du bolchévisme que ses adversaires) est abusif, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour s’en rendre compte.

-Le nazisme est qualifié de mouvement égalitaire…

-Concernant la natalité en France, je suis stupéfait : la France a tout de même un des taux de fécondité les plus élevés d’Europe (autour de deux enfants par femme). Plus que la très catholique Pologne! (2)

Et je pourrais continuer longtemps… S’attaquer au terrorisme intellectuel était une bonne initiative. Mais l’amalgame, le procès d’intention et la chasse aux sorcières dénoncés sur la quatrième de couverture, n’est-ce pas ce que Jean Sévillia pratique à de nombreuses reprises? L’auteur se caricature lui-même et certains passages sont carrément mensongers.

Il n’empêche que je suis d’accord sur plusieurs points : sur la bêtise de tous ces intellectuels stalino-gauchistes, sur l’individualisme triomphant, sur le pouvoir terrible de la télévision, sur la perte de la souveraineté nationale, sur le multiculturalisme, sur l’impérialisme humanitaire moderne (à partir des années 90)… Il y a donc, à côté de nombreuses simplifications grossières, des remarques intelligentes.

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Une critique dans laquelle je me reconnais : http://www.parutions.com/pages/1-15-163-4210.html

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(1) Bizarrement je reste étonné qu’il n’ait pas cité Alain Badiou, qui, en 1979, publiait dans Le Monde l’article « Kampuchéa vaincra! » (voir le lien au format pdf). En matière d’aveuglement, on atteint ici les sommets! Il a toutefois regretté publiquement d’avoir écrit ça.

(2) A ce propos, pourquoi ne note-t-il pas que la natalité s’est effondré dans les pays de l’est après la chute du rideau de fer?

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