Benjamin Stora – La guerre d’Algérie expliquée à tous

Benjamin Stora - La guerre d'Algérie expliquée à tous

Il peut arriver qu’un historien fasse des erreurs et tombe dans l’exagération. Quand le sujet est peu étudié et documenté, c’est excusable. Mais quand on parle d’évènements qui bénéficient d’une abondante bibliographie et qu’en plus on est titulaire d’un doctorat, universitaire, spécialiste reconnu et régulièrement invité sur les plateaux de télévision, cela l’est beaucoup moins!

Comme le titre l’indique Benjamin Stora a essayé de présenter le conflit de façon accessible pour le grand public, par le jeu des questions/réponses. Hélas le contenu est trop convenu, partial voire tout simplement faux. La liste des reproches est longue. Commençons par les bilans humains presque tous erronés :

-Les massacres de Sétif/Guelma en mai 1945, 10 000 à 15 000 morts? La majeure partie des historiens qui ont étudié la question s’accordent pour donner un bilan inférieur à 10 000 morts.

-Le bilan de 12 000 morts (nombre officiel du FLN) pour la répression qui a suivi le 20 août 1955 dans le nord-constantinois n’a pas été démenti? C’est faux, l’historienne Claire Mauss-Copeaux (pourtant très partiale dans son approche!) a sorti dessus un livre en 2011 et donne le chiffre de 7 500 morts. Un livre plus récent de Roger Vétillard donne un nombre légèrement inférieur (7000 morts pour la fourchette haute).

-La répression du 17 octobre 1961 n’a pas fait 100 morts, mais une trentaine : Jean-Paul Brunet avait démontré que les bilans autres étaient artificiellement grossis. (1)

-Enfin le bilan global de la « guerre de libération » : 500 000 morts? Probablement autour de 300 000 selon les études démographiques de Charles-Robert Ageron et Xavier Yacono.

Le colonialisme est suffisamment terrible comme ça, faire dans la surenchère n’est d’aucune utilité.

Ensuite : il est faux de dire que Guy Mollet a échoué à obtenir la paix à cause de la journée du 6 février 1956 (la « journée des tomates »). Il y a bien eu une tentative de négociation durant l’année 1956 par l’intermédiaire de Joseph Begarra, socialiste oranais, qui rencontra à plusieurs reprises Mohamed Khider (2). Mais les pourparlers ont échoué du fait qu’il ne pouvait pas accepter les conditions imposées par le FLN (indépendance au préalable, reconnaissance du FLN comme unique représentant du peuple algérien…).

Concernant les harkis, il aurait fallu préciser que ce terme ne désigne au départ qu’une catégorie de supplétifs à côté des Moghaznis, groupes mobiles de Sécurité, groupes d’autodéfense…Les raisons de leur engagement sont multiples : certes il y a eu des motivations pécuniaires, mais également le souci de sécurité, des volontés de vengeance du fait de la violence du FLN, des rivalités entre tribus… Ils n’étaient donc pas forcément favorables à l’Algérie française, loin de là! Et le nombre total est ici sous-estimé : plus de 100 000 personnes? Ce n’est pas faux mais c’est très vague! (3)

L’exode des Européens en 1962? En grande partie à cause du terrorisme de l’OAS, mais surtout des enlèvements et attentats du FLN qui ont suivi le 19 mars 1962 (plus de 2000 morts et disparus). Le livre « Un silence d’Etat » de Jean-Jacques Jordi est très clair à ce sujet : leur départ était souhaité par les futurs dirigeants de l’Algérie.

Sur le manifeste des 121 de septembre 1960 : il y a eu deux autres manifestes en réaction en octobre. Le premier, le « manifeste des intellectuels français » proches de la droite et souhaitant soutenir l’Armée française, et le second par des syndicats étudiants pour une solution diplomatique : « Appel à l’opinion pour une paix négociée en Algérie ». Ce qui fait trois manifestes en tout! C’est néanmoins le manifeste des 121 qui est resté dans les mémoires.

Sur la loi du 23 février 2005 et son trop fameux article sur le « rôle positif » de la colonisation, il s’agit avant tout d’une loi mémorielle clientéliste, conséquence des autres lois du même type votées les années précédentes (loi Gayssot, loi Taubira…). De plus cette « guerre des mémoires » est avant tout due à la guerre civile qui a déchiré l’Algérie dans les années 90, et non pas aux associations de rapatriés.

Enfin l’historien confond les films « Indigènes » sorti en 2006 et « Hors-la-loi » de 2010 (en voulant parler de ce dernier). Les premières minutes traitant des massacres de Sétif ne sont rien d’autres que de la désinformation en transformant une violente révolte en manifestation pacifique (et, paradoxalement, cette scène diminuait la violence de la répression).

Bref, ce petit résumé de la guerre d’Algérie partait d’un bon sentiment, et même si tout n’est pas à jeter dans le texte, le manque de rigueur et d’objectivité le rend médiocre et dispensable.

————-

(1) « En totalisant les morts du 17 octobre, ceux du 18, les blessés ultérieurement décédés et les victimes supposées d’éléments incontrôlés de la police en dehors de la manifestation, j’évalue les victimes à 14 certaines, 8 vraisemblables, 4 probables et 6 possibles, soit un total de 32 en comptant large. » dans le Figaro. Voir également ce lien pour se faire une idée de la manipulation des chiffres.

(2) Claire Marynower – Joseph Begarra, un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie ; Pierre Commin a participé aussi aux discussions : voire Denis Lefebvre – Guy Mollet, le mal aimé.

(3) « Au total, durant cette guerre, l’armée française a inscrit dans ses registres 160 000 harkis, moghaznis, GMPR devenus GMS ou « assès » et un peu plus de 110 000 réguliers » d’après l’encyclopédie Wikipédia.

—————————-
PS : j’ai oublié quelques points qui me paraissent importants.

-L’endogamie (c’est à dire l’absence de mariages mixtes) n’est pas forcément un signe de mépris. Si l’inégalité entre les communautés était flagrante, cet exemple n’est pas pertinent.

-Du strict point de vue juridique, ce n’est pas une guerre, car il ne s’agit pas ici d’un affrontement armé entre deux Etats. Mais par sa durée et le nombre de victimes c’est incontestablement une guerre de facto.

-La pratique des camps de regroupement/concentration pour priver une guérilla de son soutien a existé avant et après la guerre d’Algérie. Les Britanniques lors de la seconde guerre des Boers, les Espagnols lors de la guerre d’indépendance de Cuba, les Italiens lors de la conquête de la Libye, puis ensuite les Américains au Sud-Vietnam avec les « hameaux stratégiques »… C’est avant tout une stratégie contre-insurrectionnelle (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas monstrueuse!) et ne doit pas être confondue avec les camps nazis ou même soviétiques.

-Concernant l’idéologie du « socialisme islamique », elle doit se comprendre derrière le contexte général de décolonisation et d’un certain nationalisme. Le FLN n’est pas le seul à s’en être réclamé (cf page wikipédia).

-Concernant la torture, il me semble qu’elle était connue avant même le début du conflit (1er novembre 1954). Claude Bourdet avait ainsi écrit un article retentissant dans France Observateur le 6 décembre 1951.

-Enfin sur la politique de De Gaulle : il est peu probable que le Général ait envisagé d’assimiler les quelques dix millions Algériens (comme le montrent de nombreuses citations). On peut supposer que dans son esprit il ait souhaité se séparer de l’Algérie (pour ne pas en supporter le poids économique et démographique) tout en la contrôlant à distance. Pour s’en convaincre il suffit de voir comment il a traité la Guinée de Sékou Touré en 1958 et comment les autres indépendances africaines de 1960 se sont déroulées.

Publicités
Cet article a été publié dans Histoire de France, Histoire de l'Algérie, Lectures. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Benjamin Stora – La guerre d’Algérie expliquée à tous

  1. LOUANCHI dit :

    HARKIS LES CAMPS DE LA HONTE :
    lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news
    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.

    Sur radio-alpes.net – Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) – Ecoutez: Hocine Louanchi joint au téléphone…émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

    Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

  2. Ludovic dit :

    Concernant les négociations de 1956 entre Guy Mollet et le FLN on peut se reporter au dernier livre de Guy Pervillé « Les accords d’Evian, succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne » page 37. On peut également lire cet article de Charles-Robert Ageron : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1992_num_35_1_2561

    Voir également dans « Guy Mollet – Un camarade en République » trouvable sur Google Books, le témoignage de Joseph Begarra page 518-522 et la réponse de Guy Pervillé, qui permettent de se rendre compte que ce qu’on dit sur cet homme politique est souvent faux!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s