Sergueï Melgounov – La terreur rouge en Russie 1918-1924

Sergueï Melgounov - La terreur rouge en Russie

Né quelques mois après Staline, l’historien et journaliste Sergueï Melgounov, socialiste russe modéré, refuse d’émigrer en octobre 1917. Il n’en sera pas moins expulsé de son pays cinq ans plus tard, les bolcheviks ne lui pardonnant pas son intraitable refus des méthodes inhumaines avec l’aide desquelles ils se sont maintenus au pouvoir. Dans son combat, Melgounov, qui fréquente les groupes clandestins de la résistance anticommuniste, dénonce la politique de terreur instaurée dans le pays. Cet engagement lui vaudra vingt-trois perquisitions, cinq arrestations, les interrogatoires de la Tcheka, la prison, la condamnation à mort et, pour finir, le bannissement. Pour évoquer les horreurs de la guerre civile et du « communisme militaire », Melgounov ne s’en tient pas au terme « atroce ». Il explicite le mot, comme on défroisse une page pour en étaler l’insoutenable contenu. La valeur de ses propos est d’autant plus précieuse qu’il fait parler les victimes et leurs bourreaux, grâce notamment aux nombreux documents et récits qu’il a pu recueillir. En ce sens, son témoignage préfigure celui de Soljenitsyne sur le goulag. Contre Lénine, contre Staline, Melgounov et Soljenitsyne ont brandi la morale de l’homme face aux prétendues raisons de l’histoire et de l’État. La Terreur rouge en Russie a été publié pour la première fois en décembre 1923 à Berlin. La préface de l’historien Georges Sokoloff, professeur émérite à l’Institut national des langues et civilisations orientales, apporte un éclairage indispensable et une dimension historique inédite à cette nouvelle édition.

Quelle épreuve ce livre! J’ai été impressionné qu’avant même le règne stalinien toutes les horreurs pratiquées en URSS étaient déjà connues. L’auteur, un exilé russe, appartenait à l’aile droite du parti socialiste révolutionnaire (il serait aujourd’hui l’équivalent d’un social-démocrate). Il ne s’agit pas là d’un simple pamphlet : l’enquête est suffisamment documentée pour être prise au sérieux,

Pratiquement rien n’est épargné au lecteur : exécutions massives, tortures de la Tchéka (physiques mais aussi psychologiques), mise en place de camps de concentration, détentions dans des conditions inhumaines, travail forcé…. Hommes, femmes, enfants, vieillards ; intellectuels, bourgeois, ouvriers, paysans : tous y passent, la terreur bolchévique est aveugle.

Toutes ces violences dépassent largement le contexte de guerre civile de ces années troubles : elles se pratiquent y compris dans des zones pacifiées! Le non-droit est général, l’arbitraire règne en maître.

Quelques citations donnant un aperçu général de la « terreur rouge » :

-page 168-169 : « Pour comprendre l’ensemble du phénomène qu’on appelle la terreur rouge, il ne faut pas oublier les faits qui se sont produits sur le territoires immédiat de la guerre civile. Il ne faut pas non plus s’en tenir au  moment du choc, lorsque les passions bestiales de la nature humaine se déchaînent. Il ne faut pas se borner à écrire que tout cela était des ‘excès’ […]. Ce ne sont pas des excès, parce qu’ici la cruauté est devenue un système, c’est à dire une action bien réglée. »

-page 182 : « Quand nous parlons des répressions qui ont suivi les soulèvements de paysans ; quand nous parlons d’exécutions d’ouvriers à Perm ou à Astrakhan, il est clair qu’il ne peut être question là d’une ‘terreur de classe’ dirigée contre la bourgeoisie. Car la terreur s’est déchaînée, dès les premiers jours , contre toutes les classes sans exception et peut-être surtout contre les intellectuels qui forment une classe indépendante. »

-page 263 : « La terreur bolchévique est impitoyable. Elle ne fait grâce ni à ses ennemis, ni aux enfants qui pleurent leurs pères. »

-page 270 : « La terreur, c’est le meurtre, le sang versé, la peine de mort. Mais ce n’est pas que la seule peine de mort, qui frappe surtout l’imagination des contemporains. Les formes de la terreur sont innombrables et diverses comme sont innombrables et diverses les manifestations de l’oppression et de la violence ».

-page 296 : « Pour ce qui est de la liberté individuelle, ce n’est là qu’un ‘préjugé bourgeois' »

-page 298 : « En fait, le nombre de prisonniers n’a pas diminué si on le compare aux chiffres que j’ai donnés pour 1918. Quarante pour cent des condamnés sont des ouvriers et des paysans. Actuellement encore, la terreur n’est pas un procédé de lutte des classes, ce n’est qu’un moyen de gouverner se signalant par son despotisme. »

-page 306 : « Il est incontestable que les formes de violence et d’arbitraire éhonté, par lesquelles s’est cyniquement traduite partout, dans la pratique, l’action de la Tcheka s’expliquent jusqu’à un certain point par la mentalité du personnel employé. Aucun fanatisme politique ne peut expliquer ce que nous avons vu dans les pages qui précèdent. Seuls des maniaques et des sadiques, rebuts de la société, poussés par la soif de la domination, étaient capables d’accomplir cette oeuvre sanglante dans de pareilles proportions. »

-page 309 : « Les tchékistes sont, sous tous les rapports, l’élément privilégié de la nouvelle société communiste, non seulement parce que leur pouvoir est absolu, mais encore parce qu’ils jouissent des meilleures conditions matérielles d’existence.
La Vetcheka à Moscou est en quelque sorte un Etat dans l’Etat. Elle a réquisitionné pour son usage des dizaines de blocs d’immeubles. Elle a son atelier de couture, sa blanchisserie, son restaurant, son salon de coiffure, ses cordonniers, ses serruriers… Ses caves et ses entrepôts contiennent d’énormes réserves de produits alimentaires, de vins et d’autres objets réquisitionnés à l’usage des agents et employés souvent sans aucun contrôle. A l’époque de la famine, tout tchékiste avait une ration exceptionnelle de sucre, de beurre, de farine blanche etc. Les théâtres étaient obligés d’envoyer à la Tcheka des billets gratuits… Naturellement, nous observons une situation analogue dans les autres villes. Partout la Tcheka occupe les plus beaux immeubles. »

Après cette lecture il est difficile de ne pas voir dans la terreur léniniste les signes précurseurs du stalinisme! Il est également impossible de renvoyer dos à dos la Russie soviétique et l’ancien régime tsariste. La préface de l’historien Georges Sokoloff nous renseigne sur l’auteur en apportant des éléments biographiques et des précisions sur le contexte historique.

J’ai appris récemment que le Parti Communiste Français avait choisi d’abandonner la faucille et le marteau comme symboles : bonne nouvelle! Cette rupture avec les symboles bolchéviques ne peut être que positive!

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