Jean-Claude Michéa – Le complexe d’Orphée

Jean-Claude Michéa - Le complexe d'Orphée

La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

Ceux qui se demandent par quel miracle la gauche (et accessoirement l’extrême-gauche) politique et intellectuelle s’est transformée en meilleure alliée du capitalisme mondialisé devraient lire, ou au moins écouter, Jean-Claude Michéa. Piégée par l’idéologie du progrès, ce qu’on appelle aujourd’hui la « gauche » s’est éloignée de ses principes fondateurs, laissant l’individualisme envahir la société.

Son livre « Le complexe d’Orphée » est une pépite qui nous fait repenser à ce qu’est la gauche et la droite, le libéralisme et le socialisme, le progressisme et le conservatisme. L’auteur, disciple de George Orwell, partisan d’un « anarchisme tory », d’un « socialisme conservateur » mais surtout d’une « société décente », esquinte de nombreuses personnalités : Cécile Duflot, Michel Rocard, Stéphane Hessel, Alain Badiou, Olivier Besancenot, Marie-George Buffet, mais aussi des journaux comme Libération ou les Inrockuptibles, tous accusés de faire le jeu du libéralisme économique par leur libéralisme politique et culturel. A ce propos, Michéa renvoie quasiment dos à dos « sociologues de gauche » et « économistes de droite », libéraux et marxistes orthodoxes. Il souligne aussi les failles de la pensée de Karl Marx.

Il revient, au début du livre, aux origines même du clivage gauche-droite. Le socialisme ouvrier, au XIXème siècle, ne faisait pas partie de la « gauche » et se situait en dehors de l’échiquier politique. Il y a donc un malentendu dès le départ entre les élites « progressistes » de l’époque (incarnées par le parti radical, le grand parti républicain de la IIIème République) et les milieux populaires.

Son analyse de l’atomisation des individus dans les sociétés modernes m’a beaucoup rappelé Hannah Arendt dans « Les origines du totalitarisme », la philosophe estimant que cette dernière était un préalable à l’instauration d’un régime totalitaire.

J’ai été très agréablement surpris de voir une véritable critique de Georges Frêche (président de ma région, décédé en 2010), plus connu pour ses dérapages verbaux que sa politique d’expansion urbaine insensée.

Si le livre est excellent par son originalité, il a néanmoins quelques faiblesses. J’ai constaté par exemple qu’il employait le terme de « néoconservatisme » pour qualifier des journalistes comme Eric Zemmour, or ce mot désigne avant tout les intellectuels comme Pascal Bruckner ou André Glucksmann qui étaient favorables à la politique étrangère de George Bush, notamment lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Il faut être très prudent avec le vocabulaire employé!

Autre passage qui m’a énormément déçu : page 195, « l’antisémitisme d’une grande partie de l’extrême-gauche »… Dénoncer avec brio la « police de la pensée » tout au long de l’ouvrage, puis sortir une énormité pareille (en ne citant aucun exemple!), c’est vraiment dommage! Compte tenu de la charge historique que contient le mot « antisémitisme », on ne doit pas sortir cette accusation à la légère!

Mais on pardonnera volontiers à l’auteur cet écart. Précisons enfin que ceux qui ont déjà lu des critiques sévères contre la société de consommation ne seront pas toujours surpris par le contenu.

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Un commentaire pour Jean-Claude Michéa – Le complexe d’Orphée

  1. Ludovic dit :

    Concernant ce passage sur l’antisémitisme, l’auteur reprend l’idée d’un Karl Marx antisémite. Or cette vision ne fait pas l’unanimité : l’historien Lionel Richard du Monde diplomatique (article de septembre 2005 : « Karl Marx, juif antisémite? ») a critiqué cette approche.

    On peut également citer Hannah Arendt dans « Sur l’antisémitisme », page 71 : « Si le Juif Karl Marx pouvait s’exprimer de la même façon que ces extrémistes antijuifs, c’est que, réellement, cette sorte d’argumentation antijuive avait vraiment bien peu à avoir avec un véritable antisémitisme. Marx en tant que Juif, était aussi peu gêné par ces arguments contre ‘les juifs’ que, par exemple, Nietzsche par ses propres attaques contre l’Allemagne. »

    Concernant le MRAP, le fait d’avoir retiré « l’antisémitisme » du nom de l’association signifie simplement que l’antisémitisme est une forme de racisme… Pour autant cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas critiquer le MRAP et les dérives récentes!

    Enfin il faut rappeler qu’un véritable terrorisme intellectuel est exercé avec cette accusation d’antisémitisme, lancée à tort et à travers, essentiellement contre des personnalités qui ont un discours un peu trop critique sur le conflit israélo-arabe… Voilà pourquoi Michéa m’a déçu sur ce point.

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