Lounis Aggoun, Jean-Baptiste Rivoire – Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats

Lounis Aggoun, Jean-Baptiste Rivoire - Françalgérie, crimes et mensonges d'EtatsHistoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie

La violence qui a ravagé l’Algérie à partir de 1992 nous a été présentée comme une guerre d’intégristes islamistes contre des militaires se battant pour sauver la démocratie. Quant à la France, elle se serait contentée d’une bienveillante « neutralité ». Comme le montrent, preuves à l’appui, les auteurs de ce livre explosif, ce scénario est en fait une vaste construction médiatique.
En s’appuyant sur six ans d’enquête, en Europe et Algérie, des dizaines de témoignages et des centaines de sources, ils expliquent comment, dès 1980, un petit groupe de généraux algériens a conquis progressivement le pouvoir, tout en développant les réseaux de corruption de la  « Françalgérie » . Ces hommes ont ensuite instrumentalisé l’islamisme radical, avant de lancer une terrible  « troisième guerre d’Algérie », en multipliant les opérations  « attribuées aux islamistes » : assassinat du président Boudiaf, meurtres d’intellectuels, massacres de civils et de militaires… Pour faire pression sur la France, leurs services secrets ont organisé de spectaculaires et meurtrières actions de  » guerre psychologique  » contre des citoyens français, en Algérie comme dans l’Hexagone.
Pour la première fois, ce livre démonte les rouages de l’extraordinaire machine de mort et de désinformation conçue par les généraux algériens ainsi que les complicités dont ils ont bénéficié en France.

Je me rappelle encore la première fois que j’ai vu le documentaire tiré de ce livre (disponible sur Youtube et Dailymotion). J’étais sidéré tellement la réalité est éloignée du discours médiatique dominant sur le sujet. C’est bien simple : on a droit à une véritable désinformation. Pourquoi y a-t-il si peu de critiques contre cette horrible dictature militaire? Intérêts financiers? Politiques? Corruption? Un peu de tout cela à la fois sans doute. Hervé Bourges, premier président de France Télévisions, est un ami proche de ce régime mafieux…tout un symbole!

Cette enquête, qui complète celles d’autres auteurs qui ont écrit sur ce sujet (Djallal Malti, Nesroulah Yous et Salima Mellah, Habib Souaïdia, Mohammed Samraoui…) est probablement une des meilleures sommes sur la guerre civile algérienne. En respectant la chronologie les auteurs retracent, méticuleusement, tous les sales coups du régime en place : assassinats d’intellectuels, attentats de 1995 à Paris, massacres de 1997/1998 (celui de Bentalha est le plus célèbre), meurtre du chanteur Lounès Matoub, moines de Tibhirine… En lisant ce livre je me suis rendu compte que la situation était encore pire que je pensais! Par exemple je n’imaginais pas que les émeutes d’octobre 1988 furent provoquées intentionnellement, et que la torture massive était déjà pratiquée (lire ce long extrait). Ou encore les manifestations du FFS de janvier 1992 pour le maintien des élections transformées par la désinformation du pouvoir en place en…appel au coup d’Etat! La liste des mensonges et des manipulations médiatiques est très longue.

Ce pavé (600 pages) a tout de même ses défauts. D’abord le discours militant des auteurs a tendance à diminuer la violence islamiste, bien réelle (l’historien Gilbert Meynier leur fera la même critique). Si on en croit les deux journalistes on a parfois l’impression que toute la violence est le fruit de manipulations, que le DRS tire les ficelles partout, en permanence… Dans une de ses conférences Jean-Baptiste Rivoire est d’ailleurs obligé de nuancer ce qu’il écrit (voir cette video de trois minutes, plus intéressante que beaucoup de bêtises lues ou entendues sur le drame algérien). Le fait est qu’on est ici dans un schéma de conflit de type insurrectionnel, entre guérilleros insurgés et loyalistes, où les deux bords commettent des exactions. Cela peut rappeler à titre de comparaison la Colombie avec les différentes guérillas marxistes combattant les forces gouvernementales (où la majeure partie des victimes civiles sont le fait des paramilitaires, et non des insurgés).

Le titre aussi peut induire en erreur, clin d’oeil à la « Françafrique », laissant penser que la France dirige l’Algérie à distance, qu’elle est responsable de tous les maux. Les dictatures arabes sont brutales et corrompues, avec ou sans l’aide des pays occidentaux. Le professeur Guy Pervillé dans « Les accords d’Evian, succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne », tout en le citant à de nombreuses reprises dans le chapitre 11, écrit ainsi « En fait, selon ces deux auteurs, la France fut victime du pouvoir d’Alger, ce qui dément le titre » et que « La Françalgérie ne fut qu’un mythe trompeur ».

On regrettera aussi (même si ce n’est qu’un détail) dans l’introduction, l’exagération sur la cruauté de la conquête de 1830-1848 : non la conquête ne s’est pas faite dans une « logique génocidaire », mais dans un esprit impérialiste (les sales méthodes employées étaient dans la continuité des guerres de la révolution française et napoléoniennes : que ceux qui en doutent regardent la biographie de Bugeaud, parlant de l’Algérie comme d’une « Vendée musulmane » – lire cet entretien avec l’historien Daniel Lefeuvre pour mieux comprendre).

Malgré les défauts cités, on a ici un remarquable travail d’investigation, même si une mise à jour serait la bienvenue (il s’agit ici de la réédition de 2005, augmentée d’une postface). Une référence incontournable, citée par presque tous les auteurs traitant de l’Algérie des années 90. Toutefois il doit être lu avec prudence, surtout au regard des évènements touchant le monde arabe depuis 2011.

En tout cas j’ai mieux compris après sa lecture pourquoi un magazine comme Marianne était étonnamment indulgent avec ce régime militaro-mafieux, en reprenant toute sa propagande la plus grossière et taisant totalement ses exactions. On remarquera que les ineffables BHL et Glucksmann (chapitre 28), fervents défenseurs des droits de l’homme quand ça les arrange en prônant des interventions militaires un peu partout, accessoirement soutiens inconditionnels d’Israël, ont largement soutenu les généraux…

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A lire :

-La critique de Gilbert Meynier, historien de l’Algérie : http://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2004-4-page-51.htm

-Le prologue : http://www.algeria-watch.org/fr/article/mil/francalgerie/prologue.htm

-Sur les grands massacres de 1997, lire la revue de presse du site Algeria-Watch.

Article réécrit le 22/02/2015

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